Dans le cadre de la programmation du festival haut-pyrénéen L’Offrande musicale, créé l’an passé par David Fray, un double concert était proposé ce dimanche dans la Halle Marcadieu de Tarbes. Dans ce haut-lieu des marchés traditionnels bigourdans, à l’acoustique peu favorable, venaient se rencontrer Emmanuelle Haïm et Le Concert d'Astrée avec le vidéaste Antoine Wagner. Cette collaboration s’articulait autour des Water Music de Georg Friedrich Haendel, ainsi nommées car rendues célèbres lors de leur exécution sur la Tamise durant un voyage du roi Georges Ier (1717). Ayant reconstitué le parcours de vie du compositeur en visitant lui-même plusieurs lieux clefs de son histoire, Antoine Wagner livre ici la synthèse de ses captations en tentant de reconstituer le rapport de Haendel à la nature. Le défi était donc ici double : réunir image et son via cette œuvre, et adapter le dispositif au lieu.

Emmanuelle Haïm dirige le Concert d'Astrée devant les vidéos d'Antoine Wagner
© Doud / Yvette l'agence

La Halle est resserrée sur son carreau central, entouré de larges pendrillons occultant la lumière extérieure et atténuant un peu la réflexion du son sur les murs du monument. Quelques bâches sont également fixées à l’extérieur. Trois grands écrans en fond de scène font face au spectateur. Entre eux, flanqué d’un piédestal en discrète forme d’esquif, l’orchestre domine un large espace où le public peut circuler. Un peu plus loin, entre le parterre et les gradins, Antoine Wagner et son équipe contrôlent la projection.

En guise d’introduction, le premier des Concerti grossi opus 6 de Georg Friedrich Haendel est accompagné d’un premier triptyque d’images fixes fortes, toutes bleues. La vidéo ne commence véritablement qu’avec les trois Suites (HWV 348, 349 et 350) du compositeur. La direction d’Emmanuelle Haïm est très dynamique et personnelle. Au clavecin mais aussi debout, la cheffe conduit surtout par de petits mouvements de tête, sautillant sur les parties dansantes et enjouées, dans une gestuelle non dénuée d’humour. Les mouvements lents sont toujours, sans exagération, très étirés, laissant résonner appoggiatures, notes de passages et grands accords.

Emmanuelle Haïm dirige le Concert d'Astrée devant les vidéos d'Antoine Wagner
© Doud / Yvette l'agence

Lors de la première suite, après un éther brumeux et sombre qui laisse place à des gouttes de pluie glissant sur du verre, des paysages avec quelques courts titres évoquent à la fois l’eau et la vie du compositeur, depuis sa ville de naissance Halle-sur-Saale à ses voyages. Se succèdent ainsi, toujours avec vue sur un fleuve ou un canal, Florence, Rome, Venise. Différents flots et parfois des images inversées se succèdent ensuite. Les jeux de réponse entre cordes et vents, qui ont rejoint la scène, sont bien traités et semblent répondre à ces salves visuelles. L’acoustique laisse résonner quelque peu les accords finaux mais la cheffe joue magnifiquement avec la réverbération. En revanche, les images (notamment de drones) sont parfois un peu rapides comparées au tempo.  

La deuxième suite donne à voir une vidéo plus variée et bariolée, mais aussi plus montagnarde et contemplative. Le solo de violoncelle pianissimo est délicieux et montre la complicité de la cheffe avec ses musiciens à renfort de regards appuyés et sur fond de nuages paisibles. Si les trompettes sonnent avec clarté et justesse, on peut regretter le fait que les cors détonnent régulièrement, alors même qu'ils se trouvent au cœur des mélodies de ces célèbres suites. Pour le coup, c’est ici la musique qui brise l’aspect introspectif de l’image.

Emmanuelle Haïm dirige le Concert d'Astrée devant les vidéos d'Antoine Wagner
© Doud / Yvette l'agence

La dernière suite est sans doute la plus suspensive et délicate musicalement grâce aux lignes conduites par Sébastien Marq aux flûtes, qui livre un solo extrêmement doux et appliqué. Certaines formes et images reviennent des suites précédentes alors que de nouvelles comme des bulles ou des mers agitées, des terres arides ou des glaciers effondrés apparaissent. Une nature plus intense est paradoxalement présentée alors que la musique au contraire s’adoucit.

Pour clore le concert, Sébastien Marq présente une flûte à bec éminemment virtuose avec le concerto La tempesta di mare d’Antonio Vivaldi. La fluidité de ses traits et gammes fusées répond aux poussières volantes, aux écorces et aux forêts colorisées de la vidéo, mettant en avant sans doute l’essence de l’instrument.

Pour le moins original, ce trajet effectué par Antoine Wagner n’a sans doute pas pu rendre l’entièreté de la richesse des parcours de vie croisés de Haendel et le cadre des Water Music a été largement débordé. Le potentiel du dispositif est bien perceptible mais la projection comporte ses limites : plus qu’une symbiose, elle est davantage une apposition à la musique. Ce qui n’empêche cependant ni voyage ni introspection.

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