C’est peu dire que Werner Güra et Christoph Berner se connaissent depuis longtemps. Güra-Berner, c’est devenu par la force des choses une rime, au même titre que Mutter-Orkis, dans un tout autre genre. Les deux compères nous proposaient dimanche dernier un Winterreise aussi opulent que les boiseries de la Salle des Croisades, lieu du concert.

Christoph Berner et Werner Güra © Julien Hanck
Christoph Berner et Werner Güra
© Julien Hanck

Dernièrement, les interprétations les plus touchantes du Winterreise étaient celles qui, par leur intégrité foncière, leur masochisme libérateur, retrouvaient quelque-chose de l’inquiétude schubertienne. Ces dernières années, la modernité incarnée par Goerne consistait à régresser avec talent à des stades plus reculés de l’interprétation, là où celle-ci se confond avec l’instinct pur, où il y a total identification du chanteur et du voyageur. Se placer soi-même dans un état de désarroi profond, hanté par le passé, telle semblait être la condition pour retrouver ce ton d’oracle, si opérant sur scène ! Condition pas si étonnante en soi, quand on sait que Schubert a dû écrire le Voyage d’hiver dans un état d’extrême tension physique, en proie à de violentes migraines.

Werner Güra © Julien Hanck
Werner Güra
© Julien Hanck
Cet après-midi, Gute nacht va rapidement, comme aspiré de l’avant. Le ton est étonnamment optimiste, comme si les interprètes redoutaient l’impression “réfrigérante” que suscite habituellement ce lied. Le rythme n’épouse pas les pas du voyageur fatigué. Il semble plus en phase avec la sentimentalité vive des lieder d’avant-Winterreise. Étrange manière de débuter ce cycle ; Dietrich Fischer-Dieskau n’a-t-il pas affirmé qu’ “un tempo trop rapide [pouvait] être un obstacle” ?
Porté par le piano scrupuleux – sans être maniéré – de Christoph Berner, Werner Güra chante avec goût et correction. Avec lui, la mélodie trouve un contour (au plus proche du sens des mots), une certaine noblesse de timbre. Bien que, nonobstant les pulsions archaïques qu’elle exprime, Werner Güra ne va jamais chercher au-delà de l’arsenal d’une technique de chant classique, vernissée, en un mot : "urbaine”. Son effort de faire de son interprétation une “lecture”, au sens scolastique du terme, s’insère dans une tradition de technicien du style qui commence sans doute avec Dietrich Fischer-Dieskau. Sa parole est scrupuleusement performative : on entend dans sa diction le vacarme des tempêtes, le murmure de la forêt, le chuchotement des fleurs. Dommage seulement que certains effets soient si systématiques (le rubato automatique sur “blumen”) et, de ce fait, prévisibles. Par bonheur, quelques lieder comme Der stürmische Morgen (le matin tempétueux) lui permet de renouer par le cri avec une immédiateté expressive plus tangible. Ici, le “halètement du voyageur” est authentique car de toute manière contraint par les doubles croches fréquentes. Côté temporalité, les musiciens ne semblent pas adeptes des silences lourds de sens, c’est pourquoi ils seront généralement courts, voire inexistants : le joueur de vielle entame directement le pas aux trois soleils de Die Nebensonnen. “La vie n’attend pas” dit l’adage, en serait-ce une sorte de métaphore musicale ?

Christoph Berner © Julien Hanck
Christoph Berner
© Julien Hanck
Dire que nous trouvons dans Winterreise tout Schubert ne passe plus pour une banalité, car on y découvre des éléments qui n’existent pas, ou pas aussi tangiblement, dans les autres œuvres. Mais pour cela, un détachement vis-à-vis des effets, de l’artifice est nécessaire : laissons le durchkomponiert faire secrètement son œuvre, sans l’exaspérer. Il ne faudrait pas monter comme une scène de théâtre ce qui est une fable primitive, et la seule parole délivrante de l’artiste devrait suffir à rétablir l’univers originel qui s’y rattache. Osons le dire tout haut : c’est l’absence d’effet délibéré qui justement constitue le contenu de vérité d’une interprétation de Winterreise. Les signifiants musicaux naturellement contenus dans le texte sont condamné à paraître emphatique dès lors qu’on veut les servir sur un plateau. Et c’est sans doute ce qui nous a le plus gêné dans l’interprétation (par ailleurs très éloquente) de Werner Güra et Christoph Berner : une structure, aussi intelligente soit-elle, infligée de l’extérieur, qui ne procédait pas toujours d’une nécessité interne.