Les musiciens du Wiener Cello Ensemble 5 + 1 ont pris au mot le thème annuel du Gstaad Menuhin Festival : « Pomp in music ». Au programme, des tubes du répertoire et des arrangements plein de faste, dont l’oeil profite autant que l’oreille.

© Gstaad Menuhin Festival & Academy
© Gstaad Menuhin Festival & Academy

Bien sûr, si la qualité et l’homogénéité sont à la mesure de l’attente (parmi les 6 musiciens, 3 ambassadeurs du Wiener Philharmoniker), le principal intérêt de cette soirée est de pouvoir entendre tour à tour 6 excellents violoncellistes et d’apprécier la singularité de chacun ; il est toujours surprenant de constater que sous l’apparente homogénéité d’un pupitre se cache en vérité une variété de styles et de personnalités distinctes. Parmi ces personnalités, mentionnons le très agile Sebastian Bru, son instrument aux sonorités effilées ; les tenues suaves du très leste Bernhard Hedenborg ; et enfin Gerhard Kaufmann, doyen de l'ensemble, à l’étonnante économie de moyen. Trois “Wiener Philharmoniker” auxquels s’ajoutent la conduite passionnée de Milan Karanovic, le vibrato charnu de Joanna Sachryn et la diction plus sinueuse de Florian Eggner (dont le son s’enrichit de belles harmoniques à mesure que s’élève la vitesse d’archet).

Du beau son et de longues tirades musicales, donc : à un degré insensé dans le Liebestraum de Liszt (mené par Joanna Sachryn), d’un emportement et d’une ivresse dramatique mémorable ; et peut-être même plus encore dans la Csárdás extraite de l’opérette straussienne La Chauve-souris. Intégrant l’excès à une vision clairement auto-dérisoire, Karanovic s’y autorise des outrances expressionnistes qui, sous les doigts de tout autre, auraient sans doute contrarié. Ce goût pour l’emphase, les musiciens le mettent également à l’œuvre dans une goûteuse adaptation du Summertime de Gershwin (d’un ambitus sonore et expressif stupéfiant, en comparaison des versions classiques) avant de s’adonner à un numéro relevant davantage de la contorsion : quatre violoncellistes réunis autour d'un seul violoncelle le temps d'une paraphrase miniature du Boléro de Ravel.

Peu après, la superbe conduite de l’intermezzo du Concerto pour violoncelle de Lalo et plus loin, le brio pur de la Danse du sabre de Khatchaturian reconduisent la satisfaction musicale et sonore. Les violoncellistes du Wiener ne se gênent pas pour « contaminer », c’est-à-dire fondre ensemble, plusieurs pièces populaires pour offrir à leur public un scénario musical plus complexe : c’est le cas de Pachelbel et Khatchaturian, sélection pour le moins manichéenne. Est-ce à dire que le tout vaut toujours mieux que la somme des parties ?

Sans doute aussi la volonté de divertir a-t-elle induit un traitement hyperbolique. Les Variations Rococo de Tchaikovsky que se partage le tandem Bru-Hedenborg s’en trouvent inutilement chargées, l’effet de surenchère entre les deux violoncellistes y étant pour beaucoup. Dans cette œuvre, la grâce de Yo-yo Ma, ou l’autorité pure d’un Rostropovitch, intransigeant au cœur même du lyrisme, acheminaient avec une autre cohérence ce dédale périlleux. Enfin, l'accompagnement n’est pas sans souffrir çà et là de distractions dans les pupitres auxiliaires.

On doit confesser que dans la deuxième partie, tâchant d’écouter avec une attention fraîche Karanovic, puis Bru, puis Hedenborg, affronter Eggner dans une joute passionnée pour gagner la main de Joanna Sachryn (seule femme de l’ensemble), une certaine lassitude s’installaient. Les musiciens ont beau quitter les sentiers du concert traditionnel (ils n’hésitent pas à entrer sur scène grimés en mariachis), ce ne sont pas encore des comédiens accomplis. Et peut-être ce type de mise en scène aurait-il mal vieilli ?

Une aimable soirée, bien servie par ses interprètes - dont l’excellence est tant collective qu’individuelle -, qui tout en confirmant la santé du pupitre de violoncelles des Wiener, propose l’unique occasion de les entendre prendre la parole l’un après l’autre.

Le voyage de Julien a été sponsorisé par le Gstaad Menuhin festival.