Un concert de l'Orchestre Philharmonique de Vienne à Paris est l'un de ces évènements que l'on attend d'une impatience chargée d’idolâtrie. Certains fidèles y vont d'une manière quasi rituelle, d'autres profitent d'un pèlerinage qu'ils n'ont pas à faire jusqu'à Vienne. Si le Wiener Philharmoniker est l'une des institutions symphoniques les plus prestigieuses au monde, c'est aussi le plus fidèle garant de l'illustre tradition viennoise, blottie dans son inaltérable tour d'ivoire. 

Andris Nelsons © Marco Borggreve
Andris Nelsons
© Marco Borggreve

Rappelons que depuis la seconde guerre mondiale l'orchestre n'a plus de chef permanent, mais uniquement des chefs invités choisis par les musiciens. Leur choix s'est ici porté sur le chef letton Andris Nelsons, impressionnant tant par son talent que par sa carrure. Le concert de ce soir est ancré dans la terre, dans la nature et son fantasme : nostalgie des terres tchèques dont l'exilé Dvořák (depuis 3 ans aux États-Unis) est emprunt en composant son Concerto pour violoncelle, et hymne aussi pittoresque que jubilatoire de la Symphonie n°6 "Pastorale" de Beethoven.

Le concert s'ouvre avec l’œuvre de Dvořák par le violoncelliste hongrois Tamás Varga, par ailleurs habituellement violoncelle solo de l'Orchestre. De la partition, tant la puissance évocatrice de la ligne de violoncelle que l'implacable architecture de l'écriture confèrent à cette œuvre une dignité, une force et une majesté typiques de Dvořák. Si l'orchestre arrive ici à peu près à tenir ces trois qualificatifs, l'écueil du jeu de Varga est de manquer aux deux derniers. C'est pourtant un grand musicen, qui nous concocte des phrasés avec un soin réel et sensible. Juste mesure du vibrato, cohérence interne du discours, nul faux pas, nulle discordance. Néanmoins, le son passe à côté de l’aspect brahmsien de cette musique. Le résultat reste timide, poli, et le violoncelle fait presque pâle figure devant l’orchestre, quand bien même le chef prend à bon escient un tempo lent au sein duquel le violoncelle aurait pu s’élargir et se projeter d’avantage. Si le tempo est donc volontairement lent, force est de constater qu’il l’est à excès, il en devient engourdi et la synchronisation des pupitres en pâtit. La justesse des bois laisse à désirer, et si la qualité hautement spécifique du son viennois ne se trahissait pas, il serait bien difficile d’y reconnaître le Wiener Philharmoniker. Soulignons cependant de magnifiques solos de cors viennois (dotés d’un système de palettes différent, ainsi que d’une perce plus fine) dont la souplesse des attaques et le coulé des notes liées magnifient la portée évocatrice de la ligne mélodique lyrique tout en étant affirmative.

Que dire de la Pastorale de Beethoven qui suit, sinon que nous sommes subjugués par le son et par la vision ? Vision panoramique de Nelsons, qui sans manquer au raffinement figuraliste de la Nature est avant tout célébration de son fantasme et des sentiments de l’homme face à celle-ci. Et quel son magnifique ! Identifiable parmi tous, tant la spécificité technique des instruments viennois donne un regain de rondeur, de boisé. C’est un son léché, soyeux sans être rutilant. Le travail de mise en relief est remarquable, l’articulation exemplaire, et même sous les intimes retranchements de la sonorité le son est incarné, on y devine une vie frémissante, une potentialité génératrice. Ce qui frappe c’est à quel point cette méticuleuse attention figuraliste ne fige pas le propos et ne freine en rien l’impression de hauteur que l’on ressent. C’est qu’il n’y a aucune lourdeur dans le jeu, et que les équilibres sont parfaits. Si l’on est bien en train de déambuler dans le monde campagnard (Allegro ma non tropo), au bord d’un ruisseau (Andante molto moto) ou sous un orage titanesque (Allegro), c’est d’abord le sentiment intérieur face à cette nature qui s’exhale, et plus encore l’épreuve d’une harmonie universelle entre les différents éléments, l’épreuve de ces multiples « correspondances » qui seront si chères à la poésie française. Du grand art.

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