Plateau de haut vol, comme souvent à la Fondation Louis Vuitton, avec un weekend en compagnie de Yuja Wang et du Malher Chamber Orchestra, à l’occasion de deux concerts qui inaugurent la tournée européenne. Un programme audacieux qui confronte l’esthétique néoclassique de Stravinsky avec le romantisme à fleur de peau de Chopin, et les plaçant dans l’héritage de Mozart et de Beethoven.

Yuja Wang © Susanne Diesner
Yuja Wang
© Susanne Diesner

Ouverture de Don Giovanni de Mozart. Dès l’accord initial, terrible et magistral, asséné fortissimo, le son saisit le public à la gorge, un son direct, sans concession, qui ne ménage pas de transition psychologique chez l’auditeur mais le fait basculer soudainement dans une temporalité qu’il n’a pas entrevue, qui l’engloutit sans précautions. Il y a un art de débuter les concerts, celui du miracle de la naissance du son, et ce soir il est assurément d’une grande facture.

Ce qui frappe d’ailleurs, ce n’est pas tant la puissance sonore, qui est moindre avec cet orchestre de chambre par rapport aux grandes phalanges symphoniques, que la texture et la richesse des timbres. Il faut dire que le Malher Chamber Orchestra tire toutes les prérogatives de son effectif chambriste en laissant chaque musicien exprimer sa personnalité. Tandis que dans un orchestre symphonique l’homogénéité des timbres est recherchée, ici l’homogénéité des intentions ne la présuppose pas, c’est au contraire la richesse des timbres qui est cultivée. Et quand tous les membres de l’orchestre sont des musiciens exceptionnels qui savent se mettre à l’écoute des autres, le conflit entre l’individu et le groupe se dissout naturellement, et ça marche !  C’est que les musiciens font preuve tout au long du concert d’un engagement individuel et d’une responsabilité exemplaires, et ce n’est pas pour rien s’ils jouent debout – mis à part les pupitres de violoncelles. L’écoute mutuelle est évidente, comme l’attention portée aux coups d’archet de l’anglais Matthew Truscott, qui dirige de son poste de premier violon, par des gestes précis et discrets. Les musiciens prennent le parti de souligner les contrastes dans Mozart, donnant toute la mesure narrative à cette musique.

Après Mozart, la Suite Pulcinella de Stravinsky, véritable bijou néoclassique tiré du ballet homonyme écrit pour Diaghilev. La partition donne la part belle aux interventions des solistes, comme ce bouleversant solo de hautbois interprété par Rossana Calvi dans la Serenata, avec la noblesse qui sied à cette procession fière et distante. Le dosage des appuis et des respirations est remarquable, et la sobriété de l’écriture convie à une esthétique qui semble couler de source tant l’interprétation est d’une grande clarté. Les attaques sont nettes, les lignes souples, et les visages radieux. Les musiciens prennent visiblement beaucoup de plaisir à jouer et semblent complices avec le public, la proximité de la scène aidant.

Place à Yuja Wang maintenant, dans l’Andante Spianato et Grande polonaise brillante, dans sa version pour piano et orchestre. Le piano est mis tête-bêche dans l’orchestre, la pianiste tournant le dos au public. Yuja Wang adopte dans l’Andante, aux airs de nocturne, un pianissimo feutré qui approche dangereusement la frontière de la non-production de son, mais sans jamais la franchir, avec un jeu d’une incroyable légèreté, qui fera son effet dans les traits rapides de la polonaise dont l’insolence négligente est assumée avec style et goût. Le caractère est là, et les doigts semblent caresser le clavier avec une facilité déconcertante.

La seconde partie du concert est consacrée à Beethoven et son premier concerto. Tandis que Yuja Wang se contentait du rôle de pianiste dans la Grande Polonaise, nous assistons ici à ses débuts en direction du piano. Si les gestes de direction sont encore vagues, elle passe avec une aisance remarquable du piano à la direction. A l’instar d’une Martha Argerich, la grande maîtrise technique de Yuja Wang lui donne un champ d’action qui lui fait prendre par moment des directions inattendues qui semblent le fruit de son humeur plus qu’une intention longuement mûrie, par exemple quand elle accentue inopinément une note au milieu d’une gamme rapide, si bien que le relief peut paraître localement artificiel, tout en ayant le charme de la spontanéité, plein de fougue et de jeunesse.

Le lendemain, les musiciens joueront, en plus de Pulcinella et du Concerto n°1, le Concerto n°2 de Beethoven, dont l’Adagio sera d’une incroyable poésie, pleine de pudeur et de profondeur.

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