Trop rares festivals de musique contemporaine ! Trop parcimonieux programmes qui lui sont consacrés en saison, trop frileux interprètes qui en acceptent les risques ! La musique contemporaine entre au compte-gouttes sur les antennes et dans notre quotidien. Presque par effraction. Moralité « Musiques Démesurées », 18ème du nom, fait de Clermont-Ferrand depuis le 3 novembre et jusqu’au 19, une oasis. En une soirée, jeudi 10 novembre, l’heureux public s’est vu gratifier d’une création mondiale avec Nocturne d’Akira Kobayashi, commande de l’Orchestre d’Auvergne et d’une recréation avec Ultimatum de Pierre Jodlowski. Affiche dense et riche qui proposait également Three film scores et Death and Resurrection de Toru Takemitsu ainsi que Sonate baroque un désormais quasi incunable du répertoire d’aujourd’hui d’Alain Savouret. Mise en perspective d’écritures qui n’était pas sans rappeler quelques jours auparavant le concert du talentueux Quatuor Tana avec l’émouvant Forgotten Time de Mark David Boden, la création dans ses deux versions acoustique et électronique d’Anamorphosis de David Hudry, commande du Festival, et le Quatuor n°4 de Bartok. Décoiffant Hongrois dont la pièce désormais nonagénaire impose toujours sa singulière modernité à ses descendants.

Cas de figure sensiblement similaire au moins dans l’esprit jeudi soir où s’enchaînaient (!) deux concerts. Alain Savouret venait innocemment jouer les trouble-fêtes pataphysiques avec la coda impertinente de sa Sonate baroque. Saisissant contraste sur le fond et la forme avec l’Ultimatum de Jodlowski. Passion incantatoire, requiem incendiaire, cantate pour la fin des temps, l’œuvre est tout cela à la fois : d’une violence absolue dans son actualité portée par la crudité du texte prophétique de Pessoa interdit lors de sa parution en 1917, et servie par le souffle non moins apocalyptique du compositeur. Langage musical extrêmement serré, à la syntaxe puissante précipitant des effondrements harmoniques et des fractures mélodiques sur un souffle cataclysmique inouïe. Belle performance d’un Orchestre d’Auvergne étonnement inspiré sous la direction sans concession de Yukihiro Notsu maîtrisant ce flux véhément traversé de terribles déchaînements organiques. De ce maelstrom sonore, course à l’abîme faite de déflagrations propitiatoires et d’inquiétants remugles, surgit une voix adolescente, incantatoire, ange ou Petit Prince exterminateur venu annoncer la malédiction du Jugement dernier baignée d’une lumière sang.

Chronique d’un désastre annoncé par le long thrène faussement distancié du Nocturne d’Akira Kobayashi ? Ici, âpretés et surgissements appartiennent à une rhétorique qui les légitime en propre. Radical changement de registre avec le langage de Takemitsu qui se veut beaucoup plus singulier de par précisément ses aspects polymorphes voire kaléidoscopiques. Three film scores fait ainsi se succéder les séductions d’un lyrisme au prosaïsme assumé et non dénué d’un charme presque désuet, pour la séquence suivante revendiquer l’héritage de la Seconde Ecole de Vienne ou d’un Messiaen. Ni référence, ni déférence, moins encore citation, la démarche de Takemitsu se comprend aussi comme une réflexion personnelle sur la condition d’auteur. Le compositeur interroge ses illustres prédécesseurs en les confrontant à sa propre écriture. De ce fait, il nous renvoie à notre condition d’auditeurs non plus passifs mais impliqués dans le processus créatif par le biais du phénomène mémoriel. Mais la personnalité du maître Japonais est suffisamment forte pour s’imposer au-delà de ces fragments d’une mémoire qui semble se diluer à vouloir échapper à trop d’évidence. Sentiment encore accru avec des effluves de la Valse de la Suite pour orchestre de Jazz n°2 de Chostakovitch qui traverse la 3ème et dernière séquence entre liesse et nostalgie perdues dans l’incertitude des marges. Et si le classicisme consonnant extrêmement aboutie de Death and Resurrection peut se confondre à un style narratif, la puissance de la dramaturgie sous-jacente en dissipe toute velléité. Il faut à nouveau saluer la prestation de l’Orchestre d’Auvergne pour la perspicacité de sa lecture dans ces pages sensibles, d’une redoutable complexité à mettre en œuvre. Si « la vraie musique est entre les notes » ainsi que le jugeait Mozart, ce sont bien les instrumentistes qui lui donnent vie.

Après ça, on aura compris que la réception de la Sonate baroque de Savouret pouvait se poser avec acuité voire même une certaine perplexité. Révolues parce que datées, les années soixante-dix et leurs multiples avatars électroacoustiques, bruitistes, concrets et autres ? Muséifiées par la disgrâce du miracle informatique ? Mais la musique est-elle autre chose que « du bruit qui pense » ? Alors Victor Hugo eut à n’en pas douté applaudi Savouret : pour la révolte et l’humour de son théâtre sonore, pour la densité de l’instant et la saturation de l’espace fragmenté, pour cette jungle familière et incongrue où l’on se perd afin de s’y mieux retrouver, pour cette poétique du fragment, cette magie de la profusion, pour cet amour sans retenue de la vie profuse, pour cet album d’images tonitruantes, ces marches suspendues sur l’instant, pour ces caravanes en arche, ces processions acoustiques, ces déambulations sans but, sans commencement ni fin. Enfin une musique qui ne pense qu’à elle-même, sans sujet ni objet avoués. Une musique qui se reçoit sans s’écouter parler. Une déconstruction poly-symphonique : une invocation libératrice ! Bref, une salutaire provocation…