Deuxième volet du cycle Rossini à l’Opéra de Lyon après la Sémiramis de l’an dernier, la Zelmira de ce mois de novembre a dépassé les attentes. Si la direction d'Evelino Pidò a une nouvelle fois prouvé son excellence, le plateau s’est enrichi d’une distribution vocale particulièrement intéressante.

Patrizia Ciofi © Jorge Rodriguez Norton
Patrizia Ciofi
© Jorge Rodriguez Norton
Lorsque, avec le duo des traîtres Antenore et Leucippo, les premières notes des solistes se font entendre, on est sûr qu’on passera une excellente après-midi à l’Opéra de Lyon. Patrick Bolleire, qui campe l’adjuvant machiavélique du lieutenant de Mytilène, devient grâce à sa basse aussi belle qu’imposante un outil clé du complot ourdi contre la famille princière de Lesbos. Sergei Romanovsky, son commandant, peut ajouter à la suavité de son organe extraordinaire une technicité absolument remarquable et aussi son charme particulier : n’a-t-on pas envie de croire en ce tentateur, dont la douceur et la séduction font rapidement la conquête du peuple de l’île grecque ? On y adhère, comme semble le faire le chœur, s’engageant progressivement (les hommes avaient besoin d’un petit tour de chauffe, non vocalement, mais pour se détacher de leur partition et pour se mettre dans l’allégresse collective, dont les femmes seront les premiers porteurs – et on comprend pourquoi !).

Que peut y opposer la figure première du pouvoir légitime, Zelmira, qui a dû cacher son père pour le protéger et qui a vu partir son mari troyen, passant désormais pour traîtresse auprès de son peuple ? Patrizia Ciofi, soprano colorature à qui échoit le rôle-titre, opte pour l’interprétation humble de la femme brisée et reniée de tous : sa voix, rarement étincelante mais toujours expressive, s’est aujourd’hui couverte d’un voile plus sombre encore, qui a pour lui la parfaite adéquation avec son rôle. La lassitude de la reine de Lesbos est-elle réellement feinte ? Le public honore le jeu corporel et son dévouement, compensatoires, mais les demi-teintes sont plus assurées que les montées dans les aigus en forte, certains passages techniques exécutés avec moins d’attention que son air final, à la fin duquel son épuisement n’est plus un secret pour personne, et même assumé par un geste qui cependant lui apporte encore davantage de sympathie chez les auditeurs.

C’est le timbre de sa confidente Emma (Marianna Pizzolato), généreuse mezzo aux harmoniques très fondues et riches dans les succulents graves, qui détrône la reine en lui ravissant les lauriers. Dans l’opposition des voix féminines si différentes, le duettino « Perché mi guarda » sur fond de harpe et de cor anglais, l’une des plus belles pages de Zelmira, fait éclore un pathos extrêmement puissant, dû à l’interprétation harmonieuse et à la synergie de Ciofi et de Pizzolato.

Entretemps, Antenore a trouvé son concurrent : la fraîcheur d’Antonino Siragusa (Ilo) rivalise avec son opposant, mais dans un registre à la fois plus léger et plus vindicatif. C’est une voix étonnante : on dirait un ténor issu d’un chœur d’hommes corse, à l’énergie très puissante, qui le pousse d’un élan aisé (et même parfois débordant) vers ses aigus. Également excellent acteur, Siragusa montre aussi qu’une version concertante n’est pas synonyme d’absence de jeu, ni d’humour. Michele Pertusi enfin, parfait belcantiste déjà présent pour Sémiramis, comme Patrick Bolleire, a une voix patinée d’expérience et d’autorité naturelle : son Polidoro est un roi légitime, il n’y a pas de doute à cela, et son rétablissement royal n’est entaché d’aucune faille vocale.

Mais le véritable souverain de l’après-midi, il faut le reconnaître, c’est le maestro. Evelino Pidò est un chef très interventionniste, et parfait à cause de cela : capable d’imposer un piano aux solistes quand la partition ou son interprétation subtile le dicte. Tout son corps travaille, mais en élégance, s’élance, se plie, marque les syncopes d’une façon on ne peut plus claire, au plus grand bénéfice d’un son d’orchestre homogène. Les atmosphères si changeantes de la partition vont éclore d’un rien, il dégage ici les flûtes, s’anime, calme les ardeurs ailleurs, et marque même, plein d’humour, une fausse indignation en se retournant vers le public quand celui-ci est un peu trop prompt dans ses applaudissements et ses bravos. Pour sa part, Philip White a très bien préparé les chœurs : les femmes y ont globalement un surplus de crédibilité, mais le chœur des prêtres sur les pizzicati des cordes graves laisse aussi le souvenir d’un mystère obscur qui plane sur l’île de Lesbos.

Tout converge donc pour laisser Lyon sous le charme d’une Zelmira qui ne fait émerger qu'une seule question : quel Rossini entendrons-nous l’an prochain ?