Du maître aux élèves : ce sont les liens que l’Académie de Kronberg propose d’exposer au Louvre, en réunissant autour de Tabea Zimmermann de jeunes solistes – et d’excellents chambristes. Pari tenu : l’enthousiasme des musiciens est contagieux et la relève semble assurée !

Tabea Zimmermann © Marco Borggreve
Tabea Zimmermann
© Marco Borggreve

Dès les premières notes du Trio op. 9 n° 3 de Beethoven, Tabea Zimmermann, Jonian-Ilias Kadesha et Ivan Karizna annoncent la couleur : des contrastes avant tout ! Ébloui par une plastique sonore parfaite et par un équilibre soigné, le spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer. L’« Allegro con spirito » oscille entre le caractère lugubre des quatre notes répétées tout au long du mouvement et une atmosphère dansante, aux rythmes syncopés. Parfois presque surjoués (traits trop rageurs, glissades du violon qui encombrent le discours), les changements de caractère n’entravent cependant pas le souffle qui anime l’ensemble : les trois musiciens semblent respirer à l’unisson. Si le « Scherzo », qui fait ressortir ces mêmes contrastes, tire parfois des archets des notes un peu dures, on admire la beauté du son dans l’« Adagio con espressione ». Quelques désaccords subsistent sur les articulations mais le naturel avec lequel chaque instrumentiste mène ces longues phrases est convaincant. Et quelle brillance dans le finale ! Les archets, acérés dans les gammes, dessinent des attaques de plus en plus violentes, avant de revenir au plus simple pianissimo : d’abord légère, ensuite d’intensité extrême, la phrase passe d’un instrument à l’autre sans jamais retomber. La conclusion, très discrète, étonne d’autant plus et semble préluder au sérieux de la Sonate de Hindemith qui suit.

Seule en scène, Tabea Zimmermann défend cette œuvre plus sombre avec un son à couper le souffle. Les doubles cordes du « Breit Viertel » sont parfaitement justes mais c’est bien ce timbre qu’on admire, riche et plein. La passion – voire la rage – qui anime le deuxième mouvement n’empêche pas l’altiste de conserver un son pur, sans dureté. Un vibrato savamment dosé et un legato sans faille lui permettent de dessiner une mélodie ininterrompue dans le mouvement central, et de soigner les progressions dynamiques – comme ces crescendo énormes contenus dans une seule longueur d’archet. L’alto a beau être seul sur scène, Tabea Zimmermann met en lumière une réelle polyphonie dans l’écriture, à travers la variété des timbres dans le « Sehr langsam », ou encore les notes répétées du quatrième mouvement qui forment comme un bourdon. Certes, le son craque un peu dans les passages rapides, mais Hindemith n’a-t-il pas écrit lui-même dans le titre du mouvement que « la beauté du son est accessoire » ? Le finale est quant à lui un pur moment de poésie, avec des moments en doubles cordes suspendus, où la soliste fait comme par magie s’éclairer une harmonie. Méditatif, intérieur, il laisse le public songeur.

Le Quintette op. 97 n° 3 de Dvořák conclut la soirée sur une note plus joyeuse. À nouveau, on se délecte de la richesse des timbres individuels, comme celui de l’alto de Sindy Mohamed, au chant calme mais puissant, ou du violon de William Hagen, intense et très vibré. Comme dans Beethoven, les contrastes sont exacerbés, sur le plan des nuances (forte orchestraux, pianissimo aériens sans vibrato), comme des climats (Tabea Zimmermann chante une prière recueillie dans le « Larghetto », avant un finale enlevé au caractère populaire). Mais c’est surtout l’enthousiasme des musiciens, leur plaisir évident à jouer ensemble, qui suscite l’admiration. Au sein du quintette, la communication est parfaite : les élans sont très homogènes, ainsi que les appuis accordés à certains accords, qui font ressortir les dissonances surprenantes de l’écriture. Même les motifs d’accompagnement les plus simples sont soignés, enlevés, et entretiennent un climat trépidant. Cet enthousiasme atteint son apogée dans un finale exalté : entre rythmes sautillants surpointés ou jeu sur le chevalet, les musiciens ne reculent devant aucun effet pour relever encore le caractère exubérant de l’« Allegro giusto ». Tant d’énergie arrache au public un tonnerre d’applaudissements : en bis, le « Scherzo » du Quintette op. 87 de Mendelssohn illustre à nouveau le sens du dialogue des cinq musiciens. Toujours à l’aise, les jeunes solistes de Kronberg virevoltent avec la même facilité dans Mendelssohn que dans Dvořak : Tabea Zimmermann pourra dormir sur ses deux oreilles, ses protégés ont de beaux jours devant eux.

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