Sabine Devieilhe © Caroline Doutre
Sabine Devieilhe
© Caroline Doutre
Pas facile d’être un jeune artiste professionnel, même avec beaucoup de talent, en cette période de crise. Heureusement, plusieurs tremplins ont été conçus pour aider les plus brillants musiciens de la jeune génération à démarrer leur carrière. Le fait de recevoir une récompense prestigieuse - de préférence assortie d’un soutien financier - et la possibilité de se distinguer lors de la participation à une académie sont deux des opportunités de carrière les plus prisées : les nominations Lauréats HSBC de l’Académie du Festival d’Aix-en-Provence, qui ont lieu chaque année depuis 2006, combinent ces marqueurs évidents de reconnaissance. Mardi 2 décembre à 20h avait lieu à la Cité de la Musique un concert réunissant deux lauréates HSBC des années passées : Sabine Devieilhe (lauréate 2012) et Andreea Soare (lauréate 2011) étaient accompagnées par l’orchestre Les Siècles, dirigé par François-Xavier Roth. Deux très belles voix et un chef excellent : sans surprise, une soirée réussie.

À l’entrée de la Salle des concerts, chaque spectateur reçoit en plus du programme joué la liste détaillée des lauréats HSBC 2014. C’est le signe clair d’une incitation à découvrir dès maintenant les grands chanteurs et instrumentistes de demain. Cet engagement en faveur de quelques jeunes musiciens prometteurs pourrait sembler audacieux, hasardeux, presque saugrenu à une certaine partie du public, celle qui se méfie systématiquement de la valeur des musiciens non expérimentés ; le concert semble avoir été conçu pour les détromper.

Patience... Les chanteuses stars savent ne pas étaler immédiatement leur art aux yeux des curieux. Elles sont absentes de scène avant l’entracte ; la première partie de la soirée est consacrée à la Symphonie No.7 de Beethoven. Choix classique ? Peut-être, mais une interprétation extrêmement convaincante. La direction de François-Xavier Roth construit le propos musical avec une cohérence remarquable : si les premiers accords semblent un peu secs, le choix de lecture s’impose tout de suite comme le plus évident pour ce répertoire. Un maître-mot : l’énergie ; un deuxième : la joie, pour les premier, troisième et quatrième mouvements. La musique avance, fluide, grâce à un orchestre parfaitement homogène et à un chef capable de restituer toutes les couleurs, tous les changements d’humeurs, toutes les subtilités de la partition sans s’appesantir sur ces multitudes de micro-lectures. Le tempo est particulièrement bien géré : il est plutôt rapide, et cette rapidité est assumée, rythmée, jamais altérée par un atermoiement intempestif - même dans l’Allegretto au caractère plus mélancolique ; le discours ne manque pourtant pas des respirations nécessaires. Surtout, les défauts qu’on retrouve trop souvent dans les interprétations de Beethoven sont ici superbement évités : expressivité n’est pas confondue avec lourdeur, ni puissance avec vacarme. La Symphonie No.7 des Siècles est donc intelligente, intéressante, plaisante - vraiment captivante. Certains commentateurs trouveront qu’elle manque d’héroïsme, en raison de leurs habitudes d’écoute ; l’auteur de cet article pense plutôt qu’elle est caractérisée par une dynamique judicieuse qui va de l’avant, et que c’est ce qui la rend particulièrement enthousiasmante.

Après la pause, voici les chanteuses qu’on attendait. Sabine Devieilhe ouvre le bal. Elle entonne le premier des cinq airs de concert de Mozart, choisis pour mettre en valeur la voix des jeunes femmes. Son “Vorrei spiegarvi o Dio” lui permet de présenter à l’assemblée son timbre si merveilleux, incroyablement hors du commun, extraordinairement dénué de la moindre vulgarité. Andreea Soare la relaie pour chanter “Ah, l’ho previdi… Ah, t’invola…” : sa caressante voix de soprano lyrique (et non colorature comme Sabine Devieilhe) se déploie avec une superbe aisance. Néanmoins, quand Sabine Devieilhe réapparaît pour “No, che non sei capace”, on entend la différence : elle articule beaucoup plus, et surtout, elle livre une véritable interprétation, remarquable, même en faisant abstraction de la pureté, de la grâce de ses aigus. Le “Bella mia fiamma, addio !” d’Andreea Soare semble en comparaison dénué d’émotion ; toutes les notes sont émises de la même façon, et on s’ennuie assez vite malgré une facilité vocale incontestable. À l’écoute du dernier air de Sabine Devieilhe, “Popoli di Tessaglia”, une explication se dessine : le chant d’Andreea Soare manque d’engagement. Cette chanteuse au potentiel énorme a tout ce qu’il faut pour devenir excellente, voire elle aussi hors du commun. Elle devra simplement apprendre à s’approprier sa voix ; souhaitons qu’elle parvienne à la sculpter afin de donner une âme sensible au beau corps charnu de son timbre.