Michel Dalberto, Lawrence Foster © Christophe Gremiot
Michel Dalberto, Lawrence Foster
© Christophe Gremiot

La veille au soir, nous avions quitté l'Orchestre Pfhilharmonique de Marseille sur une Ouverture de l'Italienne à Alger de Rossini articulée avec une précision de tailleur de diamant, phrasée avec la grâce et l'effervescence que l'on met à un allegro de symphonie mozartienne et ces pianissimos de rêve que tant de formations illustres oublient parfois au profit d'un éclat trop brillant. Ce soir, il ouvre le deuxième concert de la trente-huitième édition du Festival International de Piano de la Roque d'Anthéron avec L'Apprenti sorcier de Paul Dukas, poème symphonique si célèbre sans doute... que l'on ne le voit plus trop programmé au concert, quand il en était l'un des piliers dans les années 1950 et 1960 popularisé par le célèbre dessin animé Fantasia. Lawrence Foster le connait fort bien – mais que ne connaît pas ce chef qui ne puise pas comme tant d'autres son répertoire dans un dictionnaire de la musique dont 90% des pages ont été arrachées ? Et il le dirige avec la sûreté de qui sait laisser la bride sur le coup des musiciens pour que la musique puisse vivre. Et ils s'en donnent à cœur joie dans ce grand mouvement symphonique à l'écriture pleine de surprises, à l'orchestration dense qui peut paraître épaisse quand elle n'est pas éclairée par l'esprit de décision d'un chef qui intervient pour organiser ce flot à la manière d'un capitaine se fraie un chemin au milieu des esquifs. C'est magnifique et exaltant.

Vient le Cinquième Concerto de Saint-Saëns, qui d'Egyptien n'a que le nom, même si Saint-Saëns nous assure qu'il cite un chant d'amour nubien dans son second mouvement. Ce soir le soliste sera Michel Dalberto dont on a beau savoir qu'il sait à peu près tout du répertoire pianistique et au-delà, mais que l'on n'attendait pas dans ce concerto d'ordinaire joué par des « spécialistes », encore que ces temps-ci, les œuvres concertantes du compositeur français fassent un retour remarqué au concert comme au disque sous des doigts inattendus. Dalberto a choisi un piano Bechstein qui sonne sec, dont le médium est aussi cuivré que nasal, dont l'aigu est aussi brillant que court et dont les graves sonnent caverneux. Drôle de choix quand Geniušas avait préféré un splendide Steinway la veille. Peut-être ce Bechstein a-t-il un clavier plus facile, ce qui n'est pas anodin pour un concerto exigeant pour le pianiste sur le plan purement mécanique ? Toujours est-il que malgré quelques dérapages, et quelques décalages piano-orchestre, ici ou là, Michel Dalberto donne de ce concerto une interprétation qui n'est évidemment pas dans la descendance brillante et sèche de Jeanne-Marie Darré si bien incarnée aujourd'hui par Jean-Yves Thibaudet, mais se place plutôt dans celle d'Alfred Cortot qui n'a certes enregistré que le Quatrième Concerto, mais qui jouait sans articuler chaque note dans les traits, mais en dessinait la courbe pour la faire vivre de l'intérieur. C'est parfois sans doute un peu trop pour une œuvre admirablement superficielle que Ravel tenait en haute estime, mais elle supporte pareil traitement et dans le mouvement lent aime cette intensité purement sonore, débarrassée de la sentimentalité un peu mièvre que la tradition y a mis. Tout au contraire, Dalberto la remplace par quelque chose de brûlant qui rappelle par l'atmosphère ainsi créée qui colle aux mélismes arabos-andalous employés par Saint-Saëns, les Nuits dans les jardins d'Espagne de Manuel de Falla dont le ballet Le Tricorne occupait la seconde partie du concert.

Bon sang ! Mais pourquoi n'entend-on quasi plus jamais cette œuvre, tout comme L'Amour sorcier, d'ailleurs ? Admirablement écrite pour l'orchestre, elle en exalte les pupitres à la manière de la musique française, sèche de dessin, opulente instrumentalement, ruisselante de couleurs, elle est constituée de numéros de danses qui ne bavardent jamais, s'enchainent les uns aux autres sans montrer de coutures. En grande forme, le Philharmonique de Marseille en donne une interprétation splendide, toute de vie, de franchise instrumentale et de subtilité. La dynamique s'exprime sans entrave du pianissimo « PPP mais sonore », comme le demande Albéniz dans Iberia, au fortissimo à soulever la conque qui renvoie le son vers le public. Les interventions de la mezzo Marina Rodriguez-Custi achèvent de rendre le public heureux qui salue ce concert en ne voulant plus laisser partir l'orchestre et son chef. En bis, la « Sicilienne » de Pelléas et Mélisande de Fauré phrasée avec une douceur et une lumière diffuse qui irisent le quatuor à cordes et la « Farandole » de L'Arlésienne de Bizet qui est chez elle sous le ciel provençal : les rois mages sont de la partie.

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