Pour sa dernière apparition de la saison à la tête de l'ONCT, Tugan Sokhiev amenait le public de la Halle aux Grains dans l'introspection verdienne. Pour cette Messa da requiem, aux effectifs dignes de l'opéra, l'orchestre était rejoint par l'Orfeón Donostiarra, chœur amené par José Antonio Sainz Alfaro. Habitué à collaborer de longue date et régulièrement avec l'ONCT,  l'ensemble basque espagnol était évidemment également rejoint par un quatuor vocal de solistes.

Tugan Sokhiev © Patrice Nin
Tugan Sokhiev
© Patrice Nin

Le premier mouvement Introït montre toutes les capacités du chœur qui livre à Tugan Sokhiev un instrument parfaitement préparé et réglé. Le premier mot à peine chuchotté et audible du Requiem est lâché par le chœur sous la délicate direction du maestro, les mains libres de toute baguette. Très progressivement, il amène les musiciens vers le Te decet hymnus. Articulant avec l'ensemble les syllabes latines et millimétrant ses gestes doigtés, il porte l'ensemble vers des fortissimo déjà extrêmes. La messe des morts prend aux tripes. Le Kyrie est brillant et tonnant, avec ses harmonies lumineuses et son mode majeur. Il consacre aussi l'entrée des solistes, bien que ces derniers soient partiellement couverts par l'orchestre. Vient la sequentia et ses neuf numéros. La première présentation du fameux thème du Dies Irae puissamment donné par l'orchestre et le chœur montre à lui seul la portée de l’œuvre, qui se veut être bien plus qu'une simple pièce religieuse. Avec une mise en scène légère, les trompettes répondent aux cors depuis les galeries à l'étage, au milieu du public. Sur le Mors stupebit, la basse Vitalij Kowaljow montre un peu plus de puissance, avec une voix très cuivrée et caverneuse. La mezzo-soprano Anna Kiknadze accentue elle l'effet dramatique avec un texte presque parlé, soupirant avec l'orchestre et le chœur. On retourne à un certain lyrisme romantique avec le duo soprane / mezzo sur le Quid sum miser soutenu par de beaux chromatismes au basson solo. Toutes les interventions du ténor Saimir Pirgu sont puissantes avec une voix très sèche mais portante. Il est particulièrement remarquable dans son dialogue avec le hautbois dans l'Ingemisco. Le Lacrimosa est presque dansant même si l'harmonie musicale fait ressortir les regrets du pécheur. Aux frétillements des doigts du chef, l'orchestre frémit en conséquence, réglé comme une belle horloge. 

La deuxième partie commence avec l'Offertoire et une délicate introduction instrumentale au violoncelle et à la flûte rapidement relayée par un duo entre le ténor et l'alto plus clair. Tugan Sokhiev demandera à plusieurs reprises moins de puissance à ses violons pour laisser passer le quatuor. Tant mieux. Ceci permettra notamment à Saimir Pirgu de montrer sa capacités à offrir des phrasés délicats et toujours intelligibles. Le quatuor finit seul et laisse le chœur se lever comme un seul homme pour le Sanctus, et réveiller la Halle par la même occasion. L'Agus Dei et le duo a capella soprane / mezzo montre des terminaisons peu habituelles. Dans la même ligne, les cordes qui les rejoignent sont non vibrées. C'est seulement pour le retour de l'angoisse et du requiem qui le chef demande du vibrato et un nouveau fortissimo. La Lux aeterna est largement éclipsée par le malaise d'un spectateur qui se relève fort heureusement alors qu'arrive le Libera me. Pour ce dernier mouvement, Tugan Sokhiev déchaîne toute la puissance de son orchestre avec l'ultime présentation du motif du Dies irae au chœur. La tempête passe avec Joyce El-Khoury qui livre, en plus d'une démonstration de sa maîtrise de toute les nuances imposées par la partition, des tenues aiguës magnifiques de délicatesse et de subtilité sur les derniers mots du requiem, presque soupirés par les musiciens comme le veut la tradition interprétative. Tugan Sokhiev ne parviendra pas à maintenir un silence très longtemps après que sa main se soit refermée mais la performance est bien là : il aura mis une application certaine à articuler et à se faire le relais zélé entre le chœur, l'orchestre et les solistes, avançant et reculant sur l'estrade plus que de raison pendant plus d'une heure et demie.

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