L'Opéra National du Rhin a conclu à Mulhouse, ces 13 et 15 juin, la série de représentations d'Alcina de Haendel, en version de concert abrégée. Si les mélomanes peuvent être satisfaits de la prestation des chanteurs et de l'orchestre, les amateurs d'opéra doivent fournir un effort d'imagination pour restituer mise en scène et continuité de l'action. Le récitant Jean-François Martin les y aide, introduisant chaque aria par un texte clair et concis de Louis Geisler. L'Orchestre Symphonique de Mulhouse en effectif réduit accompagne avec bonheur sept chanteurs, sous la conduite d'un chef à l'expérience reconnue en particulier dans l'opéra baroque, Christopher Moulds. Quelques solistes jouant sur instruments anciens à la magnifique sonorité accompagnent plusieurs arias.

Diana Haller (Ruggiero) et Ana Durlovski (Alcina)
© Klara Beck

Personnage pivot de l'intrigue, Ruggiero, retenu et ensorcelé par Alcina, est incarné par la mezzo-soprano Diana Haller. Succédant à Mi lusinga merveilleusement nuancé, à Mio bel tesoro délicieusement accompagné à la flûte et à Verdi prati au pathos richement évocateur, sa remarquable prestation culmine avec l'aria Sta nell'Ircana de l'acte III ; un allegro recouvrant un condensé de figures musicales parmi les plus enfiévrées de l'art lyrique baroque. Paroles au contenu imprécatoire, succession sans interruption de doubles croches, ornementations, sauts d'intervalle et longues vocalises offrent une palette impressionnante de difficultés. Diana Haller y manifeste puissance, brio et sensibilité. Sa posture pleine d'assurance à l'avant-scène fait oublier l'absence de décorum. L'accompagnement au cor rehausse encore le caractère de cette impressionnante pièce.

Peu après, la soprano Clara Guillon fera preuve de qualités analogues, dans Barbara ! Io ben lo so. Dans cet air particulièrement difficile, elle parvient en incarnant le personnage du tout jeune Oberto à associer la force, la tension, l'expressivité d'une voix adulte à la légèreté juvénile du personnage.

Ana Durlovski (Alcina)
© Klara Beck

Le rôle-titre est confié à la soprano Ana Durlovski. Sa voix chaude et agile, dotée d'aigus bien placés, incarne avec talent l'évolution psychologique et dramatique du personnage. Affable, heureuse dans Di, cor mio, l'Alcina d'Ana Durlovski suggère avec subtilité l'apparition de premiers doutes quant à son pouvoir séducteur et funeste sur Ruggiero et tous les hommes. Avec Sì, son quella ! vient ensuite le clair sentiment de ne plus être maîtresse de son monde magique, se disant victime d'une trahison. Mais c'est Ah ! mio cor ! qui est l'un des airs les plus marquants de l'opéra, scandé par les coups d'archets des cordes. Désespoir et colère s'expriment intensément dans la voix et l'attitude de la soprano. Le talent vocal et les attitudes de tragédienne d'Ana Durlovski en font une imposante Alcina maîtrisant technique et expressivité, au détriment, quelquefois, d'une parfaite clarté du texte.

Morgana (sœur frivole d'Alcina) et Bradamante (épouse légitime de Ruggerio venue tirer son époux des griffes de la magicienne) complètent le tableau des figures féminines. L'air connu de Morgana, Tornami a vagheggiar, valorise l'interprétation primesautière de la soprano Elena Sancho Pereg, parfaitement révélatrice du personnage. Vocalises rapides, ornementations brillantes, notes tenues font partager dans cet air ainsi que dans deux autres encore une jubilation d'autant plus libre que pleine d'insouciance. Chanté par la mezzo-soprano Marina Viotti, le rôle de Bradamante présente une difficulté, il repose sur une dissimulation permanente de la véritable identité du personnage : pour tirer son époux hors de l'emprise d'Alcina, Bradamante se présente sous le travestissement du frère de Ruggiero. Ruggiero tarde alors à la reconnaître, ce qui provoque l'irritation de la jeune femme dans Vorrei vendicarmi, pièce de pure virtuosité dans laquelle Marina Viotti se montre vraiment convaincante.

Restent deux voix masculines, celles de Tristan Blanchet (Oronte) et Arnaud Richard (Melisso). Dans le rôle de l'amoureux transi de Morgana, le premier nommé chante avec beaucoup de justesse les réflexions que lui inspirent les vicissitudes de sa vie amoureuse (Semplicetto ! a donna credi ?). De même dans le récitatif M'inganna, me n'avveggo puis l'air Un momento di contento où son interprétation, variant de l'élan passionné à la confidence, est toujours convaincante. Quant à Arnaud Richard, il se met en évidence grâce à un fluide et apaisant legato dans ses amicales remontrances à Ruggiero (Pensa a chi geme d'amor piagata), qui sonnent avec authenticité.

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