Nicholas Angelich regagne la scène de l’église de Saanen de sa démarche d’ours faussement mal léché, concentré sur des notes que le public n’entend pas encore. Le bis sera inattendu : voilà que le pianiste étire amoureusement la première des Kinderszenen de Robert Schumann comme si elle était élastique, atteint des sommets de douceur en effleurant à peine la ligne d’accompagnement, caressant les basses, chantonnant du clavier presque uniquement pour lui-même cette pièce si célèbre qu’on ne pensait pas pouvoir avoir à ce point-là l’impression de la découvrir à nouveau.

Nicholas Angelich © Miguel Bueno
Nicholas Angelich
© Miguel Bueno

Angelich est inclassable. Sa manière d’interpréter le Concerto n° 24 de Mozart, avant cela, n’a ressemblé à aucune autre. Le pianiste fait du moindre trait virtuose une phrase expressive, articule tout ornement dans ses moindres détails, scande un motif dans la profondeur du Steinway comme pour convaincre l’auditeur de son importance extrême. Angelich est un orateur qui transforme le verbe mozartien en discours captivant. Contrairement à ce qu’on pourrait craindre, cette éloquence de tous les instants, servie par une palette de toucher hors-concours, ne tombe jamais dans le maniérisme – car les intentions du pianiste jouent à chaque fois avec les contours mélodiques, rythmiques ou harmoniques de la partition sans jamais les distordre. Ce jeu a plutôt des vertus insoupçonnées, comme dans le thème naïf du mouvement lent qui acquiert un lyrisme et une tendresse admirables. Dans le finale, Angelich sculpte avec attention les lignes alambiquées de l'ouvrage et ménage des contrastes francs jusque dans la cadence, concluant le concerto avec autorité.

L’Aurora Orchestra est en retrait, parfois un peu trop mais ce n’est pas un défaut ; car c’est aussi grâce à la souplesse et à l’écoute serviable de Nicholas Collon que le discours d’Angelich s’épanouit avec cette aisance. Le maestro veille aux équilibres, laisse s’exprimer des bois exceptionnels (excellentes anches doubles dans le mouvement central !) et l’ensemble rejoint le pianiste pour faire corps dans un finale énergique.

Nicholas Collon dirige l'Aurora Orchestra © Miguel Bueno
Nicholas Collon dirige l'Aurora Orchestra
© Miguel Bueno

En deuxième partie, les troupes de l’Aurora ajustent leurs pupitres pour adopter leur habituelle position debout et prendre à bras le corps la Symphonie n° de Beethoven. On comprend sans mal les avantages que présente une telle disposition : la dynamique individuelle et collective, tout autre, renforce l’implication de tous les musiciens dans le discours. Il n’y a pas à chercher bien loin un exemple vertueux : le pupitre des premiers violons sera redoutable de cohésion virtuose pendant toute la durée de la symphonie. Quant à l’alto solo, il se démène dans les moindres ponctuations comme s’il interprétait le plus passionnant des concertos !

Dans ces conditions, Collon et ses musiciens déroulent une lecture nette et nerveuse de l’ouvrage, soignant les articulations et la vivacité du tempo dans tous les mouvements. Cette vision alerte et cohérente finit cependant par susciter une forme de lassitude, l’ensemble usant de ressorts interprétatifs peu variés : les liaisons excessivement appuyées du deuxième mouvement plombent le phrasé, les ponctuations de trompettes systématiquement saillantes – et parfois bien en retard – déséquilibrent l’ensemble et tournent à la caricature. On se souviendra plus volontiers de l’habileté fantastique des premiers violons, lançant sur des rails l'apothéose du dernier mouvement.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Sommets musicaux.

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