Pour la venue d’Arcadi Volodos au Palais des Beaux-Arts, les mélomanes venus écouter le pianiste dans la grande salle Henry Le Bœuf se retrouvaient plongés dans la quasi pénombre alors que la scène n’était que faiblement illuminée. Mais si cet éclairage rappelle celui qu’affectionne également Sokolov lorsqu’il se produit sur la scène bruxelloise, l’atmosphère qu’allait immédiatement réussir à créer dans la salle l’interprète n’était pas de l’ordre de cette espèce de recueillement intimidé qui entoure les apparitions de l’impressionnant colosse pétersbourgeois, mais d’une véritable communion dans la beauté de la musique.

Arcadi Volodos © Marco Borggreve
Arcadi Volodos
© Marco Borggreve

Consacrant toute la première partie de son récital à Schubert, Volodos débuta par la peu jouée Sonate en mi majeur D. 157 qui permit de directement apprécier le legato égal et chantant de son piano, une impeccable maîtrise de la ligne mélodique et un parfait contrôle de la dynamique et du son. Autant de qualités qui confèrent une impression de perfection à l'interprétation (l'« Andante » en particulier fut un enchantement), même si, à de très rares moments, les basses du grand Steinway parurent un peu lourdes. Les aptitudes du pianiste allaient être encore davantage mises en évidence dans les plus substantiels Mouvements musicaux D. 780. On n’oubliera pas de sitôt cet « Andantino » où la musique semblait littéralement sortir du néant, le contrôle infinitésimal des nuances et le jeu nimbé de douceur de l’artiste dans le « Moderato » ou le côté dramatique et viril de l’« Allegretto » qui conclut ces six morceaux. Mais ce qui impressionna plus que tout, c’est la façon dont Volodos sut rendre ce côté doux-amer et émotionnellement ambigu de la musique.

La deuxième partie fut consacrée à deux compatriotes du pianiste : Rachmaninov et Scriabine. Même dans une œuvre aussi rabâchée que « le » Prélude en do dièze mineur opus 3 n° 2, Volodos offrit une interprétation d’une noblesse impressionnante (et quelles fabuleuses sonorités, profondes et veloutées, dans les basses !). L’interprétation des Préludes opus 23 n° 10 et opus 32 n° 10 fut tout aussi réussie et la transcription pour piano seul signée Volodos lui-même de la brève mélodie Zdes’ khorocho opus 21 n° 7 ravissante. Les espagnolades de la Sérénade opus 3 n° 5 ont été rendues avec beaucoup d’esprit et le côté pince-sans-rire qu’y mettait Rachmaninov lui-même. Mais Volodos garda le meilleur pour la fin, dans une interprétation éblouissante de l’Étude-tableau opus 33 n° 3 où virtuosité étincelante et profondeur du sentiment allaient de pair.

Le groupe de pièces de Scriabine qui suivit ne fut pas moins convaincant, avec une Caresse dansée opus 57 n° 2 parfumée comme il se doit mais sans excès, une virtuosité sidérante dans Flammes sombres opus 73 n°2, un inexorable En rêvant opus 71 n° 2, et, phénoménale apothéose, un Vers la flamme où, plus encore que par une virtuosité à ce point parfaite qu’elle semblait aller de soi, Volodos impressionna par ses qualités de délicatesse et d’imagination. Un très grand récital.

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