Pendant que les garçons d'orchestre poussent le grand Steinway and sons sur lequel Martha Argerich va jouer le Premier de Liszt en lieu et place du Concerto en mi mineur de Chopin annoncé, on se remet, c'est le mot, de l'interprétation que l'Orchestre de l'Académie nationale de Sainte-Cécile et son chef Antonio Pappano viennent de donner de l'ouverture d'Euryanthe de Weber. Tendu, nerveux, électrique plus qu'effervescent, précis, Pappano expose son excellent orchestre en pleine lumière, tirant des musiciens une sonorité moins variée et personnelle que transparente et sans aucun gras, venant de cordes d'une précision remarquable et de vents qui ne le sont pas moins. Il fait plus qu'évoquer le souvenir du dernier Toscanini dont on sait qu'il dirigeait plus vite, plus anguleux que du temps de sa jeunesse, au risque parfois d'une certaine littéralité sèche mais néanmoins excitante. C'est la manière de Pappano, effervescente mais pas exaltée. Weber y trouve-t-il son compte ? Il n'a jamais autant sonné comme Berlioz. 

Martha Argerich © Adriano Heitman
Martha Argerich
© Adriano Heitman

Hector Berlioz dirigeait l'Orchestre de Weimar quand Liszt a créé en 1855 son Concerto en mi bémol majeur, premier et sans doute le mieux venu des deux qu'il composera. Martha Argerich le joue depuis « toujours ». J'ai renoncé à compter les fois où on l'y a entendue, mais ce soir elle le joue d'une façon plus émouvante, plus grandiose, plus libre que jamais. Il ne s'agit plus d'une interprétation au sens traditionnel du terme tant la pianiste a fait sienne cette musique, tant elle se meut dans cette partition avec aisance, naturel, avec une liberté qui n'est en rien une licence. La pianiste chante les phrases cantabile avec une sonorité irréelle dont on peine à croire qu'elle sorte de cet instrument à percussion qu'est le piano. Ses pianissimo sont suspendus entre ciel et terre, sa sonorité est vivante, pulpeuse et douce, incisive et tendre. Argerich est de notre temps, de notre monde, mais son art est surnaturel. Et puis quand il faut d'un coup bomber le torse car Liszt le demande tant il se fait chevalier héroïque dans ce concerto, Argerich part en des vitesses presqu'aussi folles qu'autrefois, et toujours aussi justes car vitales. Mais avec les années sa sonorité s'est élargie, a pris une densité qu'elle n'avait pas toujours, une profondeur que ses disques anciens ne laissent pas soupçonner. Pappano la suit ; en grand chef d'opéra, il sait être avec elle, sans se départir de cette clarté bienvenue qui gomme ce que l'orchestration de ce concerto peut avoir d'un peu épaisse, bien qu'elle soit brillante et cuivrée. L'orchestre réagit au quart de tour, virtuose, engagé, l'œil collé au chef, l'oreille à la soliste. 

Triomphe incroyable et bis : la première des Scènes d'enfants de Schumann, pièce fétiche d'Argerich qui la joue, là encore, avec une liberté qui vient de ce que cette musique vit en elle depuis des années et des années et l'on n'entend plus la barre de mesure, juste le chant, l'harmonie, la poésie. 

Après l'entracte, Pappano et ses musiciens reviennent pour donner la Symphonie n° 2 de Schumann dont les quatre mouvements sont d'une difficulté redoutable pour l'orchestre, pour le chef, tant ils sont contrastés et tant ils ménagent des surprises au sein de chacun d'eux. Que peuvent donner la précision rythmique, le chant plus nerveux et sec qu'ample et profond que ce chef semble rechercher ? Un scherzo vif et mendelssohnien (ce qui est plutôt juste), mais aussi un peu mécanique (ce qui l'est moins), après un premier mouvement qui avait manqué de ce chant souterrain qui assemble avec éloquence ce qui peut sembler fuyant dans le propos du compositeur. Et, moment assez magique, un « Adagio espressivo » dont les phrases sont tenues jusqu'au bout, avec une tension palpable sans que jamais elles ne s'étalent complaisamment, bien au contraire, tant le chant est ici soutenu par une tension harmonique et une rythmique incandescentes.

C'est admirable et inattendu, et c'est une leçon d'orchestre, car les musiciens italiens suivent Pappano dans ce jusqu'au-boutisme toscaninien. Le finale sera sans doute moins marquant, encore que sa forme complexe qui semble disparate à l'écoute – tant les épisodes contrastés s'enchaînent brusquement – gagne à être dirigée de façon si rationnelle... mais le propos manque quand même de chaleur et de lyrisme. 

L'accueil enthousiaste du public réuni dans la Philharmonie nous vaut deux bis : d'abord « Italiana » tirée de la « Suite n° 3 » des Airs et Danses antiques d'Ottorino Respighi qui donne vraiment envie de les écouter toutes en concerts et la seconde partie de la « Danse des heures » d'Amilcare Ponchielli tirée de La Gioconda, pièce orchestrale d'une verve irrésistible, emmenée joyeusement et de main de maître. 

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