En 2018, le Festival d’Automne place au cœur de sa programmation l’œuvre d’une immense chorégraphe contemporaine : Anne Teresa de Keersmaeker. C’est un autre artiste remarquable, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras, qui est venu lui proposer de créer un ballet à partir des Suites pour violoncelle seul de Bach. Leur collaboration ne pouvait que produire un résultat exceptionnel ; mais nos attentes, pourtant très hautes, ont encore été surpassées. La beauté ineffable de la musique de Bach a pris forme sous nos yeux et dans nos esprits, nous a enveloppés tout entiers, nous a révélé les profondeurs de nos propres émotions à travers les mouvements épurés des danseurs, emplis d’évidence. On ressort bouleversé, ému et grandi, transformé à jamais – comme métamorphosé par une expérience mystique.

<i>Mitten wir im leben sind / Bach6Cellosuiten</i>, Rosas © Anne van Aerschot
Mitten wir im leben sind / Bach6Cellosuiten, Rosas
© Anne van Aerschot

En ce 17 novembre, la scène de la Philharmonie se présente de manière bien différente de d’habitude : les gradins qui constituent en temps normal l’arrière-scène ont été rangés sous l’orgue ; le plateau s’en trouve nettement élargi, et il est revêtu de lino gris. Bien que la scène soit nue, la configuration de l’espace scénique est l’un des aspects les plus travaillés de Mitten wir im Leben sind – Bach6Cellosuiten, grâce aux corps en mouvement et non à un simple décor : par le biais des trajectoires des danseurs qui sont aussi matérialisées par des lignes circulaires ou triangulaires tracées au sol, les figures dessinées font écho à la construction musicale des Suites, pièces extrêmement structurées et néanmoins foisonnantes d’idées qui en jaillissant semblent sans cesse déborder du cadre. Jean-Guihen Queyras a eu l’idée brillante de transcrire la ligne de basse invisible parcourant les Suites, révélant ainsi la structure géniale de cette musique, la richesse de ses motifs harmoniques et rythmiques. Cette complexité fascinante nourrit toute la dramaturgie du spectacle : l’occupation du plateau par un ou plusieurs danseurs, les moments de silence, de respiration ou d’attente (musicaux ou chorégraphiques), la place et l’orientation de l’instrument – Jean-Guihen Queyras se positionne tour à tour de dos, de profil, de face, parfois au centre, parfois éloigné –, la variation des lumières traduisant notamment les changements d’atmosphères en fonction des tonalités… Comme le précise le violoncelliste, « il ne s’agit pas d’une histoire que l’on pourrait raconter, mais Bach vous fait vivre une série d’émotions très intenses », et il y a bien là une narrativité implicite. De Keersmaeker complète : « lorsque Bach joue avec les mathématiques, ce n’est pas simplement un jeu avec les nombres et les proportions ; ce jeu est l’expression d’une image du monde ».

<i>Mitten wir im leben sind / Bach6Cellosuiten</i>, Rosas © Anne van Aerschot
Mitten wir im leben sind / Bach6Cellosuiten, Rosas
© Anne van Aerschot

Si la conception même du projet témoigne de l’intelligence esthétique et la subtilité expressive d’Anne Teresa de Keersmaeker, dont l’inspiration s’appuie sur une analyse approfondie de la partition menée avec Jean-Guihen Queyras, ce qui se passe sur scène va au-delà d’une traduction dansée de la musique de Bach. L’univers de Keersmaeker est indissociable de Bach, et cela se ressent comme une évidence ; la chorégraphie de Mitten wir im Leben sind – Bach6Cellosuiten propose une véritable incarnation des Suites. Les mouvements imaginés par Keersmaeker sont une émanation directe des notes égrenées par le violoncelle, et cette danse sobre, épurée, dépouillée de toute virtuosité artificielle prolonge l’écoute, restitue avec une évidence déconcertante (de manière parfaitement exacte) la fluidité, le naturel, l’intensité qui se dégagent de la partition. Il est fabuleux de voir que ce langage irrigue tout le ballet, sans aucune répétitivité, alors que chaque Suite est dansée par un danseur différent, qui l’interprète avec son expressivité et son identité propres. Marie Goudot, qui incarne la 3ème Suite, déploie en particulier une sensibilité merveilleusement juste, tout en tension, exemplaire de grâce, magnifiant les contrastes entre les différentes sections. La présence de Jean-Guihen Queyras est essentielle à l’harmonie, à l’équilibre délicat de ce qui se déroule sur scène : un lien presque palpable, pas forcément visuel, se noue avec les danseurs dès la seconde de leur entrée. La présence d’Anne Teresa de Keersmaeker est elle aussi un élément de cohésion déterminant. Elle surgit une fois par Suite, dansant durant une section entière (l’allemande), en duo avec le danseur ou la danseuse représentant la Suite ; l’interaction peut être minime, ou plus développée, allant jusqu’à engendrer un pas de deux (4ème Suite) – parenthèse sublime durant laquelle le temps semble suspendu. Seule la dernière Suite, la plus solaire des six, réunit les cinq danseurs ; sans être une synthèse ou un aboutissement attendu, elle exprime l’entrelacement inévitable qui finit par jumeler les multiples énergies, la célébration de la joie absolue inhérente à la vie, exaltée par la danse et la musique.

<i>Mitten wir im leben sind / Bach6Cellosuiten</i>, Rosas © Anne van Aerschot
Mitten wir im leben sind / Bach6Cellosuiten, Rosas
© Anne van Aerschot

Anne Teresa de Keersmaeker rappelle dans le programme son « penchant pour l’abstraction, où l’on vise à dégager l’essentiel ». Et c’est exactement ce que l’on admire dans Mitten wir im Leben sind – Bach6Cellosuiten : aucun geste n'est superflu, grâce à une rhétorique inépuisable, limpide et hautement évocatrice, apaisante de par la vérité qui s’en dégage. Cinq danseurs et un violoncelliste suffisent à créer, à partir de six lignes mélodiques, un moment d’une poésie éblouissante. « Au cœur de la vie nous sommes », comme le dit le titre ; et quel bonheur d’exprimer ainsi cette immédiateté de l’instant…

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