Comment sortir indemne de l’expérience offerte par Bernard Labadie samedi soir au Palais Montcalm ? Avec un vétéran comme lui au podium, un orchestre et un chœur d’élite et un quatuor de solistes de premier ordre, le véritable rituel qu’est la Messe en si mineur de Bach a été mené avec une telle application, un tel abandon, un tel naturel et une telle conviction qu’on ne peut qu’en sortir transformé. Nul doute qu’ils feront un tabac au Carnegie Hall et à Montréal.

Bernard Labadie © Dario Acosta
Bernard Labadie
© Dario Acosta

Précisons d’emblée que le fait de donner l’œuvre d’un seul tenant – les différents numéros étaient enchaînés sans interruption – confère au tout une formidable cohérence, mais demeure assez exigeant pour les interprètes, autant en termes de concentration que de fatigue musculaire. Après le redoutable « Confiteor », on a ainsi senti le chœur légèrement dépassé par les vocalises du « Sanctus » et du « Osanna », ce dont on ne saurait leur tenir rigueur, vu la nécessité d’enchaîner trois numéros assez costauds. Malgré cette minuscule réserve et l'intonation quelque peu incertaine des cinq premières minutes du concert, le défi d’exécuter cette partition extrêmement exigeante demandant un contrôle parfait du souffle et une précision de haut vol dans les vocalises – on pense notamment au « Cum Sancto » – a été relevé avec brio. Autre élément remarquable : on comprend chaque mot, en particulier dans les deux premiers mouvements du Credo, d'une terrifiante complexité contrapuntique. Il y a cependant un autre côté à cette médaille : dans le second « Kyrie » et le « Crucifixus », la coupure très marquée entre les deux premières syllabes du premier mot (« ky-ri-e » et « cru-ci-fixus ») peut sembler quelque peu exagérée.

Particulièrement à découvert, les musiciens ont également ébloui tout au long du concert. Chapeau à Louis-Philippe Marsolais, venu se placer à côté de la basse dans le « Quoniam » pour jouer par cœur la difficile partie de cor, de même qu’à la flûtiste Anne Thivierge, absolument parfaite dans le « Domine Deus » et le « Benedictus ». Les vents en général ont excellé dans cette partition sollicitant de manière importante le registre aigu.

On a rarement entendu un quatuor de solistes aussi équilibré. Le recours à un contre-ténor exige en effet de trouver une voix de soprano plutôt légère pour ne pas couvrir son voisin dans leurs deux duos (l’absence d’une soprano II imposant ici de facto le contre-ténor comme partenaire dans le « Christe eleison »). Habituée à chanter Susanna et Zerlina, Lydia Teuscher s’avère dans cette optique le choix idéal. Soprano très léger, elle a toute l’agilité nécessaire pour se mesurer au délicat « Laudamus te ». Le contre-ténor Iestyn Davies, célébré partout dans ce répertoire, a offert un prenant « Agnus Dei », d’un pathétisme absolu, et le ténor Robin Tritschler, dont le timbre a la douceur caractéristique des voix anglo-saxonnes, a entonné un « Benedictus » d’un raffinement sans pareil, hormis des aigus quelque peu inconfortables. Notre coup de cœur va cependant à la basse Matthew Brook, que nous avons eu le grand plaisir de découvrir samedi soir. Musicien né, le chanteur utilise sa voix avec intelligence et aplomb, dialoguant tantôt avec le cor, tantôt avec la flûte, et allégeant habilement sa voix dans les aigus lorsque nécessaire.

Les choix interprétatifs de Labadie s’imposent la plupart du temps avec une absolue évidence. Un léger bémol : la transposition d’articulations d’essence instrumentale au chœur (des liaisons par deux) peut parfois paraître surfaite et trop systématique, notamment dans le premier « Kyrie » et le « Et in terra pax ». Cela dit, ce qui frappe le plus, c’est que contrairement à certains chefs baroques qui ne se préoccupent que d’impact rythmique, le maestro n’oublie pas la dimension horizontale de cette musique, accompagnant chaque phrase jusqu’à la dernière note et pétrissant les lignes du continuo avec un art consommé, en particulier dans le début du premier « Kyrie ». Dans le « Qui tollis » du Gloria, la scansion des basses donne l’impression d’entendre un cœur battant, alors que dans le « Crucifixus », on croirait sentir les clous pénétrer dans la chair. Si le début de certains morceaux peuvent d'abord sembler trop lents (on pense au « Gratias agimus tibi » ou au « Dona nobis pacem »), c’est que le chef veut ménager ses effets afin qu’éclate plus tard la lumière. Labadie est-il croyant ? Les trois premières mesures du « Et resurrexit », qui résonnent avec une telle puissance après la torpeur du mouvement précédent, suffiraient à convertir n’importe qui.

*****