Dos droit, démarche calme et déterminée, bras raides qu’il lève légèrement, présentant ses mains comme pour communier avec cette Philharmonie qui l’applaudit à tout rompre : Daniel Barenboim, ancien petit prince du piano, interprète d’un premier marathon des sonates de Beethoven avant même ses dix-huit printemps, est salué soixante ans après comme un roi. Il s’apprête à commencer une nouvelle intégrale qui l’emmènera jusqu’en 2020 – année Beethoven – et attaque aussitôt avec autorité la Sonate n° 1.

Daniel Barenboim © Peter Adamik
Daniel Barenboim
© Peter Adamik

L’entame ne souffre aucune discussion : Barenboim entre dans les cordes sans détour, frappant un motif principal incisif mais non dénué de malice. Encore tout proche de Haydn dans le premier mouvement, le maestro prend ses distances avec le style classique dans l’« Adagio », étirant la ligne mélodique jusqu’à lui faire perdre son relief et sa directivité. Mais Barenboim maintient sous tension le fil de son ouvrage ; son jeu contemplatif, servi par un toucher délicat, brosse alors un paysage glacé d’une grande beauté.

La richesse du jeu pianistique déployé dans ces deux mouvements est à la mesure du piano lui-même… à moins que ce ne soit l’inverse. Conçu selon les désirs du virtuose par le facteur Chris Maene, l’instrument du jour est même gravé « Barenboim » comme d’autres sont estampillés Bösendorfer ou Steinway. La disposition singulière des cordes sous le couvercle, alignées parallèlement et non croisées comme le veut la tradition, permet d’associer à la puissance des pianos modernes la clarté des pianos anciens. Dans Beethoven, les registres sont ainsi caractérisés avec plus de netteté, les graves sont aisément articulés… Les aigus, en revanche, auront ce soir une dureté qui n’est pas due au seul toucher de Barenboim.

Le pianiste a-t-il été désarçonné par les bruyantes quintes de toux qui ont secoué le public après les deux premiers mouvements ? Sur le moment, il semble s’en amuser, invitant d’un geste de son mouchoir à masquer ces bruits indésirables – ce qui lui vaut une salve d’applaudissements. Toujours est-il qu’après cet incident, son jeu paraît plus décousu : après un menuet étrangement peu dansant, aux appuis noyés dans la pédale, le finale est tracé à gros traits précipités.

La Sonate n° 18 confirme le fléchissement de Barenboim. On admire certes la richesse du toucher, depuis les contrastes saisissants du scherzo à l’articulation soignée du trio (troisième mouvement). L’irrésistible direction que le pianiste insuffle à l’ouvrage impressionne également, tant on peut ainsi embrasser l’œuvre dans son ensemble. Mais Barenboim sait tellement où il va qu’il en oublie de détailler les tours et détours de la partition, pourtant indispensables : il escamote ainsi les traits du premier mouvement, s’agace du bavardage virtuose du scherzo, s’emporte dans un dernier mouvement où le brio est sacrifié par une force presque hargneuse.

À l’entracte, on songe à la Sonate « Hammerklavier » qui va suivre. Le souffle spectaculaire et le jeu contrasté de Barenboim pourraient transcender cette œuvre longue et ardue, crainte par les plus grands virtuoses. Las, la partition monstrueuse aura raison de l’endurance du pianiste. L’absence de soin accordé aux détails était auparavant un regret négligeable ; dans la Hammerklavier, cela devient un manque inquiétant. Aux notes mal ajustées succèdent les chorals déséquilibrés, les traits brouillons sont ponctués d’accents aléatoires. Après deux mouvements bousculés, le troisième mouvement offre un répit illusoire. Barenboim s’efforce d’étirer la ligne comme il en a l’habitude mais la tension sostenuto n’y est plus et le long adagio se transforme en lent défilé des ombres. Le pianiste s’accroche cependant dans le finale, s’efforce de tenir bon dans le contrepoint virtuose qui anime sans répit la partition, jusqu’au dernier accord qui sonne comme un sursaut. Il y a quelque chose de magnifique à voir cet artiste engagé dans un tel bras de fer avec cette œuvre formidable. Mais les accrocs sont bien trop nombreux pour entretenir l’illusion. Si Barenboim sort finalement vainqueur à l’applaudimètre, force est de constater que la Hammerklavier, ce soir, a fait plus que résister au maître du piano. À bientôt 250 ans, Beethoven est encore tenace.

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