Dernier geste du fameux Beethoven-Zyklus au Théâtre des Champs-Élysées, le concert de ce soir oppose la gracile Symphonie n° 8 et l'inévitable Neuvième du géant Beethoven, dont Andris Nelsons propose une version débridée et survitaminée. Et si, derrière ces élans de la jeunesse loin de faire consensus, se cachait la synthèse dont les Wiener Philharmoniker avaient besoin ?

Andris Nelsons © Marco Borggreve
Andris Nelsons
© Marco Borggreve

Dans la Symphonie n° 8, Nelsons ne fait pas toujours les bons choix. Il y a, dans le premier mouvement, un souci d'équilibre : si le premier motif est appuyé avec rutilance, le pont entre le premier et le deuxième thème manque d'éloquence. Mais l'ensemble retrouve bien vite sa verve, notamment dans un deuxième mouvement à l'articulation très tendue, à la limite du caquètement. On croirait presque y entendre la première intervention des violoncelles de la Symphonie n° 4 de Mahler ! Le « Tempo di Minuetto » est bien rapide : le menuet ressemble beaucoup à une ritournelle scherzando. Mais pour une fois, Nelsons fait dans l'épure, allège les accompagnements (seconds violons et altos) pour imprimer à la phrase un délicat mouvement, et le tempo plutôt allant l'aide beaucoup. Le finale est simplement brillant, s'appuie beaucoup sur la virtuosité des cordes ainsi que sur un art consommé du contraste et de la rupture de rythme. Le tout est d'une belle efficacité, sans parvenir à aller vraiment plus loin.

Enfin, il reste au chef d'orchestre à dompter le mastodonte de la Neuvième. Encore jeune mais déjà bien expérimenté, Andris Nelsons a beaucoup appris sur cette symphonie au contact du Gewandhaus de Leipzig, dont il est le Kapellmeister. Notamment sur la manière de projeter le son sans lourdeur : l'introduction, avec ses rythmes pointés d'arpèges descendants jetés avec élégance et tempérament, en apporte une preuve suffisante. On le voit également dans le deuxième mouvement, à ceci près que Nelsons y dévoile encore mieux son art de la longue phrase, pensant par carrures plutôt que par appuis. L'ensemble est très bien conduit, et servi par un jeu tenuto comme ne peuvent l'offrir que les meilleurs orchestres de la planète. Le merveilleux « Adagio », en revanche, n'atteint pas le degré de poésie attendu et paraît même un peu froid. La faute à l'équilibre entre bois et cordes, pas vraiment maîtrisé, et à une gestion perfectible des doublures – peu après l'exposition du thème, par exemple, les timbres du hautbois et du violoncelle sont tellement bien mélangés dans leur phrase commune qu'on n'en distingue plus aucun.

Viennent les deux mouvements vocaux où l'orchestre, même s'il ne se cantonnera pas à un rôle d'accompagnement, s'efface au profit des chanteurs. Premier à sortir du lot, Günther Groissböck, que l'on avait entendu il y a peu en Ochs à Berlin, s'inscrit dans la dynamique du chef d'orchestre. Il chante avec joie, fougue, impatience. Malgré quelques aigus pas toujours très soignés, il parvient à magnifier une partition pas toujours évidente d'une certaine agilité. Impérial, Klaus Florian Vogt joue sur le charme de la clarté de son timbre héroïque. On lui reconnaîtra également l'intelligence de son chant parfois sans vibrato, quand le fragile équilibre harmonique le demande. La partition ne donne pas aussi bien à entendre les deux voix féminines, mais on a guetté avec émotion le timbre magnifiquement poignant de Gerhild Romberger. Quant à Annette Dasch, elle ne semblait pas en très grande forme, son vibrato souffrant de trop d'irrégularités pour s'inscrire clairement dans l'harmonie. Enfin, le Chœur de Radio France ne fait pas dans la finesse, adoptant une nuance fortissimo uniforme et manquant de relief.

Pouvait-on rêver meilleure affiche pour le quart de millénaire de la naissance du compositeur ? La marque de cette intégrale ne sera peut-être pas aussi indélébile que celle d'un Furtwängler ou d'un Rattle, mais Andris Nelsons a réalisé une synthèse généreuse des apports contrastés des derniers chefs invités (Thielemann et Rattle). Pleins d'une fougue et d'une rutilance qui ne plaira pas à tout le monde, les Viennois ont eu ce soir le mérite d'éviter le consensus – une approche, finalement, très beethovenienne.

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