Lorsque les trente-deux chanteurs et les quatorze continuistes du Concert Spirituel entrent en procession par la grande porte de la cathédrale Saint-Pierre, le public semble interdit. Dans l’assistance, quelques « fidèles » se lèvent, pris de toute évidence d’une ferveur musicale. Ce n’est pas avec un simple concert que le Festival de Saintes s’est ouvert cette année, mais avec un véritable spectacle. Le goût d’Hervé Niquet pour le spectaculaire et le flamboyant n’a rien d’inédit : qu’il s’agisse de Striggio, de Cherubini ou même de Mozart, le chef ménage ses effets. Le programme de cette soirée d’ouverture reprenait ici quasiment à la lettre le disque consacré au compositeur romain Orazio Benevolo (ou plus fréquemment « Benevoli ») et à sa messe Si Deus pro nobis, édité il y a près d’un an chez Naxos. Comme dans cet enregistrement, Hervé Niquet propose une singulière expérience de reconstitution à ses auditeurs : entendre la messe du compositeur italien telle que des fidèles auraient pu l’entendre vers 1660 à Rome. Entre les différentes parties de la Missa Si Deus pro nobis sont donc intercalés des passages en plain-chant, des intermèdes instrumentaux, ainsi que des motets « monumentaux » de Monteverdi, Palestrina ou Frescobaldi.

Le concert d'ouverture du Festival de Saintes, dans la cathédrale Saint-Pierre © Sébastien Laval
Le concert d'ouverture du Festival de Saintes, dans la cathédrale Saint-Pierre
© Sébastien Laval

En conséquence, les proportions du concert sont elles aussi monumentales : les chanteurs sont répartis en huit chœurs de quatre chanteurs, menés chacun par un chef différent et accompagnés par des continuistes attitrés. Faute de tribunes ou de balcons à l’italienne, les huit cori spezzati sont surélevés sur des praticables dans la nef de l’église, au centre desquels le public peut saisir toute la subtilité de l’entremêlement des lignes polyphoniques.

La « direction à 360° » promise par le programme est une chorégraphie réglée dans ses moindres détails. Poignets rigides et mouvements quasi-automatiques, les sept chefs de chœur sont autant de miroirs d’Hervé Niquet, reproduisant à l’identique sa battue, telle une armée de métronomes humanoïdes. Le chef semble vouloir faire de l’écriture en imitation un art visuel. Si c’est à dessein que la direction est vidée de toute expressivité, laissant ainsi la place à la partition, on ne sait cependant pas toujours très bien si ce mouvement de balancier nous entraîne vers la transe mystique ou vers la monotonie musicale. L’interprétation est à ce point focalisée sur la perfection de la mise en place qu’elle laisse parfois de côté le caractère jubilatoire de ces pièces, notamment dans le motet Regna Terrae de Benevolo.

Hervé Niquet © Sébastien Laval
Hervé Niquet
© Sébastien Laval

S’ils n’exultent pas, les chanteurs et les instrumentistes du Concert Spirituel livrent néanmoins une exécution d’une grande qualité. Les lignes de la polyphonie s’emmêlent et se démêlent avec aisance et clarté ; les passages en tutti homophoniques s’élèvent avec force et submergent les auditeurs de leurs imposantes gradations. Malgré quelques réverbérations sans doute liées à l’acoustique propre à la cathédrale Saint-Pierre, les effets de spatialisation sont frappants et les solistes se distinguent tour à tour. Les huit chœurs semblent tantôt une multitude de voix éparses, tantôt une seule ligne englobante. Le texte latin n’est cependant pas toujours intelligible, qu’il soit écrasé par la masse de l’effectif ou par la résonance du lieu. On peut dès lors se demander si la variété des effets de spatialisation demeure audible pour les spectateurs moins fortunés qui ne se situent pas au centre du carré de chanteurs mais en dehors de celui-ci.

Il faut du moins reconnaître que de quelque endroit qu'il se situe, les jeux sur la sonorité et la mise en espace des sons amènent par moments l'auditeur jusqu'au vertige. Et c'est bien là l'objectif de cette musique post-tridentine.


Le voyage d’Apolline a été pris en charge par le Festival de Saintes.

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