Imaginez un concert de plein air où les plus majestueuses transcriptions de Rachmaninov côtoient les flamboyantes pièces pour piano de Scriabine, le tout interprété par l’un des meilleurs pianistes de sa génération : Boris Berezovsky. Imaginez le son puissant du piano accompagné du bruit des vagues et des cigales de Provence. Tel est le décor du spectacle proposé par le Festival de Menton, entre voyage onirique et mélodies vigoureuses.

Boris Berezovsky © Christian Merle
Boris Berezovsky
© Christian Merle

Parmi les compositeurs russes de la fin du XIXe siècle, Scriabine se distingue par un langage musical libre et empreint de mysticisme. Il considère par ailleurs les sons comme différentes couleurs à combiner. L’essentiel de son œuvre réside dans le répertoire pour piano. Outre son activité de compositeur, Rachmaninov est quant à lui réputé pour sa technique pianistique exceptionnelle. Par amour pour son instrument, il a adapté pour piano pas moins d’une dizaine d’œuvres initialement conçues pour orchestre. De Bach à Kreisler, ces « transcriptions » se révèlent être de véritables « compositions » où le style du compositeur original cohabite avec celui du pianiste russe.

Repoussant toute interprétation mécanique, Berezovsky décide de ne pas se tenir au programme précédemment établi mais de se livrer à son inspiration du moment. Le climat méditerranéen lui insuffle alors d’ouvrir le concert par le premier des Quatre morceaux op. 51 de Scriabine, sous-titré « Fragilité ». Dès lors, le colosse s’adonne à une gestique délicate : ses aigus sont cristallins, ses graves ronronnants et l’artiste semble caresser du bout des doigts les touches du piano. Son instrument revêt un aspect orchestral tant il cherche à élargir ses possibilités timbrales. En enchaînant avec la Sonate n° 5 op. 53 en Fa dièse Majeur du même Scriabine, le pianiste se montre d’humeur méditative. Absorbé par la musique, il se plonge dans des réflexions métaphysiques au gré de mélodies infinies à la résolution impossible.

Dans un autre registre, les Trois Etudes op. 65 impressionnent ensuite par le spectacle visuel qu’elles proposent : on aperçoit le virtuose croiser les mains, recourir à toutes sortes d’ornements fleuris et se promener avec aisance sur toute l’étendue du clavier.

La deuxième partie du concert débute par le prélude de la Partita pour violon n° 3 BWV 1006 de Bach arrangée par Rachmaninov. On y découvre un Bach aux grands airs, dont les lignes mélodiques pures sont ornées de grands ralentissements et de cadences à l’esprit improvisé.

L’œuvre est suivie par le délicieux scherzo du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, particulièrement approprié à l’ambiance de ce soir. Composée en 1826, la musique accompagnait des représentations théâtrales de la pièce éponyme de Shakespeare. Dans son interprétation, Berezovsky place sa technique transcendante au service des thèmes fluides et aériens.

Le spectacle continue avec les transcriptions de l’intime Bächlein de Schubert et de la Berceuse n° 1 de Tchaïkovski. Si le jeu du pianiste fait pleinement ressortir les lignes chantées en imitant les inflexions de la voix humaine dans la première œuvre, la seconde exalte un caractère plus introspectif.

Le cortège musical se conclut avec Godowsky et ses Trois études d’après les études n° 1, n° 6 et n° 12 de Chopin. Bien que l’on peine à reconnaître la touche de Chopin, les morceaux abordent une virtuosité technique saisissante. Un répertoire qui convient parfaitement aux mains larges et puissantes du musicien russe. Son énergie formidable et la prépondérance qu’il donne à l’élément rythmique parviennent à conquérir la totalité de l’audience. La performance se termine en beauté avec le spectaculaire Prélude pour la main gauche op. 9 de Scriabine. Ses vastes arpèges sont une nouvelle preuve de la grande technicité et de l'extraordinaire dextérité de Berezovsky. Un morceau de bravoure dont la résonance finale s’est fait interrompre par des applaudissements bouillonnants.

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