Mikko Franck et l'Orchestre Philharmonique de Radio France étaient invités à la Philharmonie de Paris pour un concert américain en l'honneur du centenaire de la naissance de Leonard Bernstein. Un programme fort de modernisme et de métissage qui caractérise la nation cosmopolite, avec juste un salut à la culture française en introduction et des invités de renom.

Mikko Franck © Christophe Abramowitz / Radio France
Mikko Franck
© Christophe Abramowitz / Radio France

Le concert s'ouvre sur la suite de Pelléas et Mélisande de Fauré, pour prendre ses marques avec un style que les orchestres français connaissent parfaitement. On le ressent dans le jeu des musiciens, maîtrisé mais souple, comme dans la direction de Franck. L'aisance est telle qu'il laisse la partition, limpide comme un ruisseau, couler du début jusqu'à la fin, à travers ces gestes fluides et ronds dont il a le secret. Rien n'est bâclé, seul un ensemble sûr peut délivrer cette musique avec tranquillité et profondeur. Les solistes se démarquent par des sons aériens, comme le flûtiste Thomas Prévost dans le troisième mouvement (« Chanson de Mélisande ») ou la violoniste solo Ji-Yoon Park, tout simplement brillante. C'est un très beau tableau qui nous est offert, plein de poésie et d'émerveillement amoureux, un clin d’œil à l’œuvre de Bernstein à venir.

Le programme américain démarre avec la création française du Double concerto pour violon et violoncelle de Philip Glass. Un défi pour beaucoup de raisons. La musique répétitive est tellement à part et ancrée dans la culture américaine que les oreilles européennes y sont peu habituées, même si certains l'apprécient pour son harmonie tonale et sa dimension cinématographique, Glass ayant composé pour plusieurs films bien connus. Ici, les rondes infinies qui s'accumulent en strates peuvent rapidement sembler longues et faire perdre le fil de la musique. 

La partition n'est pourtant pas à mettre en cause ce soir. L'interprétation de l'orchestre n'est pas la plus judicieuse. On reste dans des nuances légères avec peu de mordant, ce qui floute l’œuvre et ses rouages. On note beaucoup de désynchronisation entre les pupitres, qui se perdent à plusieurs reprises par rapport aux solistes. En première ligne, la violoncelliste Giedrė Dirvanauskaitė tient la barre avec aplomb. Elle est la plus solide sur scène, son timbre sombre et lyrique sied à la musique. A ses côtés se tient le très fameux violoniste Gidon Kremer, à qui l'on doit de grands enregistrements d’œuvres modernes comme classiques. Alors qu'on attend beaucoup de lui, Kremer n'est pas un exemple d'excellence : son violon crisse souvent, ne projette pas assez et ses doubles cordes sont fausses à plusieurs reprises. Il semble peiner avec le tempo et sème la confusion dans l'orchestre plus d'une fois. On regrette le confort avec lequel les musiciens avaient traversé la pièce précédente. 

Après l'entracte vient Quiet City, l'arrangement pour orchestre à cordes, cor anglais et trompette de la musique de scène d’Aaron Copland. La pièce est une transition pertinente vers l’œuvre de Bernstein, discutant de la recherche d'identité de la communauté juive new-yorkaise avec sensibilité. On assiste à l'échange entre le personnage principal, représenté par le cor anglais de Stéphane Suchanek, et son frère, rôle confié au trompettiste Alexandre Baty, symbolisant les racines hébraïques et modestes. L'auditeur est happé par la beauté de ce qui est narré en filigrane. Les deux solistes sont admirables dans l'immensité du décor qu'ils créent, complices d'un orchestre qui livre une interprétation plus intelligente et mieux menée que dans l'œuvre de Glass.

Enfin, les spectateurs peuvent se délecter des danses symphoniques de West Side Story, œuvre la plus fameuse de Bernstein. Il est touchant de constater avec quel amusement, quelle familiarité l'orchestre et Franck communiquent l’œuvre, jouent avec joie et espièglerie. Le tempo pris est plus lent qu'on en a l'habitude, mais après tout, Bernstein lui-même dénigrait la rapidité avec laquelle sa musique était jouée dans le film du même nom. Les percussionnistes, dont Renaud Muzzolini et Francis Petit, se démarquent avec panache et leur joie est communicative. Les chants sont d'un lyrisme romantique parfait, les danses rythmées et entraînantes. C'est avec ravissement que le public répond, durant le bis du fameux « Mambo », aux invitations de Franck à crier le titre aux moments opportuns, accompagnés des musiciens qui s'époumonent. C'est un bel hommage à Bernstein qui nous est délivré pour finir, malgré les péripéties de la soirée.

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