Après le succès acclamé en 2016 de The Seasons’ Canon (la première création de la chorégraphe canadienne Crystal Pite à l’Opéra Garnier), le Ballet de l’Opéra de Paris donne de nouveau carte blanche à l’artiste pour une composition de grande envergure intitulée Body and Soul.

Mickaël Lafon et Lydie Vareilhes © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Mickaël Lafon et Lydie Vareilhes
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

Body and Soul, qui évoque dans son titre même une tension duelle, fait résonner le conflit intérieur qui habite l’Homme et sa recherche d’harmonie, à travers une succession de duos. Le premier acte, particulièrement fort, s’ouvre sur une scène sans décor où deux hommes se font face. Une voix off, comme un surtitrage, décrit les mouvements des deux danseurs : « Le plafonnier s’allume d’un coup, révélant deux figures dans une petite pièce. Figure 1 est étendue au sol. Figure 2 fait les cent pas : gauche droite gauche droite (…) ses mains bougent sans cesse : touchant son menton, son front, sa poitrine. » Cet énoncé se répète sur l’ensemble des tableaux du premier acte qui montre successivement un duel – superbement dansé par François Alu et Aurélien Houette – puis un duo entre deux groupes de danseurs, tels deux masses tectoniques en mouvement ; un duo de femmes et un couple précèdent pour finir un duo funèbre entre une femme et un corps gisant. La notion de « combat », évoquée par la narratrice, est traduite selon les tableaux comme une lutte au sens propre ou comme le combat intérieur suscité par la passion amoureuse ou le deuil.

Après un premier acte très humain, achevé par le deuil, le focus de la création s’élargit pour devenir plus diffus au second acte. On passe de l’homme à la masse, du corps à l’âme, de l’immanent au transcendant. La voix de la narratrice répète les mêmes mots, mais se fait plus distante et se répercute avec de l’écho lors des scènes de groupe, comme pour toucher chacun des corps. La bande-son d’Owen Belton laisse place aux Préludes de Chopin qui apportent une touche plus poétique et irréelle à la chorégraphie. On retrouve le personnage de la femme endeuillée du premier acte, qui rêve l’amant disparu, le cherche à travers une foule anonyme aux vêtements identiquement sombres, et le découvre tantôt ressuscité tantôt gisant sur une scène dévastée.

<i>Body and Soul</i> à l'Opéra de Paris © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Body and Soul à l'Opéra de Paris
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris

On retrouve ici la touche de génie caractéristique de Crystal Pite : des tableaux de groupe grandioses et incroyablement chorégraphiés, où le mouvement se propage comme une onde à travers les corps, atomes formant un corps unique. Monstre puissant, ce corps unique est menaçant : il palpite comme une fourmilière en mouvement, s’élève comme une lourde vague et se dissout soudain pour laisser apparaître le corps d’une victime. De nombreux solos et duos complètent ces scènes de groupe, dansés de façon incroyablement virtuose par quelques danseurs masculins de l’Opéra de Paris : Simon Le Borgne, Takeru Coste, François Alu, Antonin Monié – qu'on n'avait presque jamais vu en scène en tant que soliste, et dont le solo coupe littéralement le souffle ! – mais aussi Hugo Vigliotti. On peut regretter que les danseuses ne présentent pas autant d’aisance dans ce répertoire contemporain, sans parler de l’étoile Hugo Marchand, pas du tout dans son élément.

Le troisième acte crée une véritable rupture avec le reste de la création. Des panneaux rougeoyants descendent sur scène et des danseurs déguisés en insectes noirs, armés de pinces, apparaissent. On découvre même un homme des cavernes chevelu en fond de scène. Est-on passé de la mort à l’insecte, de l’infini à l’infiniment petit ? Difficile de savoir ce qui inspire ce troisième acte décidément à part. Malgré des effets scéniques intéressants, cette conclusion nous sort du cadre et le finale déjanté sur la musique rock de Teddy Geiger Body and Soul, certes amusant, ôte un peu de sa profondeur à la pièce.

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