Après son quatrième bis, Bruce Liu aurait pu en offrir d'autres au public qui l'applaudissait si chaleureusement que l'on peut affirmer que ce récital donné dans l'Auditorium de la Fondation Louis Vuitton a été un triomphe. Ce jeune pianiste, né à Joinville-le-Pont il y a vingt-cinq ans, émigré au Canada où il a travaillé avec Richard Raymond et enfin avec Dang Thai Son vient de démontrer une nouvelle fois aux Parisiens qu'il est un artiste qui semble convoquer dans son piano l'esprit de liberté et le goût du risque qui animaient ses confrères des temps anciens.

Bruce Liu à la Fondation Louis Vuitton
© Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier

Son quatrième bis, donc. La Campanella de Liszt d'après Paganini. Liu y est d'une précision, d'une élégance et d'un raffinement qui mettent en joie l'amateur de beau piano et d'émotions fortes. Si les doigts tombent impeccablement sur les bonnes touches, l'interprète caractérise cette pièce acrobatique avec une tension, une implication qui ne laissent aucune place à une mise au point par trop visible, mais transcendent la mécanique du piano pour en faire un pur moment d'excitation musicale : il danse sur son fil au-dessus du vide, sans que l'attraction terrestre ne se fasse sentir, et sans filets ! Quelques minutes de grâce sous la voûte d'un cirque. Juste avant, deux Rameau, Les Tendres Plaintes et Les Sauvages, joués eux aussi avec une présence d'autant plus troublante que ce qui peut paraître trop murmuré pour l'une des deux pièces et trop peu agressif pour l'autre s'impose rapidement comme la mise en scène d'un univers d'une beauté sonore singulière car personnelle : Liu timbre peu, a un jeu d'une fluidité, d'une précision et d'une élégance princières, d'une élévation de pensée qui montre que le musicien cherche la beauté et l'harmonie. Il les trouve dans un ultime nocturne de Chopin qui n'est que sonorité iridescente, chant déployé vers l'éther. Exemplaire.

Déjà entendus à Bergen début septembre, ses Miroirs de Ravel nous ont en revanche laissé une fois encore sur notre faim en raison même de l'élégance supérieure qu'y met Liu. Si sa clochette de Paganini est inoubliable, les cloches de la Vallée ravélienne ne sont jamais ce glas qui plonge cette pièce dans la torpeur et un sentiment de profonde tristesse. Avec lui, c'est juste beau comme une toile de Corot. Une barque sur l'océan manque elle aussi de cette violence, de ces creux prêts à vous engloutir que Vlado Perlemuter faisait si bien surgir de son piano... tout en libérant les harmonies de l'instrument. Et le Fazioli de Liu manque sans doute de rayonnement dans l'extrême grave... Même l'Alborada del gracioso, impeccable de coupe, d'allure cinglante et presque désinvolte dans sa virtuosité démoniaque, manque de son arrière-plan tragique : sa partie centrale est trop belle et on n'entend pas assez ces cris de désespoirs lancés par le bouffon à la belle indifférente... Ni les Oiseaux tristes ni les Noctuelles ne convaincront davantage.

Bruce Liu à la Fondation Louis Vuitton
© Fondation Louis Vuitton / Gaël Cornier

Virtuose au jeu délié, à la pédale parfaite, détenteur d'un véritable art du piano, ce qui n'est pas aussi fréquent qu'on l'imagine, Liu peut entrer aussi en transe, sans pour autant abdiquer son élégance. Il y a du Benno Moiseiwitsch, du jeune Josef Hofmann, de Guiomar Novaes et du jeune Nelson Freire en lui. Son Rondo à la mazur et ses Variations sur « La ci darem la mano » du Don Giovanni de Mozart, l'opus 2 de Chopin, sont d'une autre planète. Toutes ses qualités pianistiques sont là mais potentialisées par une appropriation du texte sidérante en ce que Liu, sans effets de manches, agrippe l'auditeur et le tient en haleine juste par une tension rythmique qui ne se relâche jamais et une cambrure, une jeunesse conquérante, un son de cristal incroyablement parlant ici. Fabuleux. Les Réminiscences de Don Juan de Liszt ont quelques longueurs et quelques touffeurs ; Liu n'efface pas les premières malgré, là encore, la conjugaison parfaite d'un art pianistique divin, d'un engagement total et d'une élégance jamais prise en défaut, mais il éclaire les secondes tout en servant ce texte avec une ardeur et une intégrité qu'on salue bien bas. Seule vraie pierre d'achoppement de ce récital, la Ballade n° 2 de Chopin, pourtant simple à comprendre dans son alternance lent-vif, échoue chaque fois que le pianiste cherche à dire « Je » dans les passages lents qui doivent être joués comme le voulait Chopin : sans nuances, comme absent... ce que Liu n'arrive pas à faire. Mais il n'est pas seul en ce cas.

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