Pour la seule voix de Camilla Nylund dans les Quatre derniers lieder, le concert de l’Orchestre National de France au Festival de Saint-Denis valait le déplacement. Après le rôle-titre d’Ariane à Naxos ou une mémorable Maréchale berlinoise, la soprano finlandaise montre une fois de plus ce soir que les mélodies infinies de Richard Strauss semblent faites pour ses cordes vocales. Élocution limpide, homogénéité du timbre face aux grands intervalles, longueur du souffle : Nylund déploie d’exceptionnelles qualités techniques et ne force jamais le trait de son interprétation, laissant simplement rayonner la puissance naturelle du texte poétique et musical, et c'est splendide.

Camilla Nylund
© Alexandre Ean / Festival de Saint-Denis

À ses côtés, le violon solaire de Sarah Nemtanu déploie sa ligne avec la même justesse et la même pureté, tandis que Karina Canellakis a la bonne idée d’animer l’orchestre dans Beim Schlafengehen, aidant la chanteuse à tenir le rythme des vers de Hermann Hesse. Si la cheffe ne restreint pas franchement le volume de ses troupes, celles-ci ne couvrent pas la chanteuse, du moins pour les places presse idéalement situées autour du dixième rang dans la vaste basilique.

À l’exception du mouvement lent de la Quatrième symphonie de Brahms, pris à une allure intelligemment modérée pour laisser les chorals se déployer sans être gâchés par la réverbération importante, le reste du programme est malheureusement nettement moins bien dosé. L’acoustique du lieu n’est certes pas étrangère aux nombreux cafouillages apparaissant ce soir. Il faut le rappeler : donner des œuvres aussi monumentales que l’ouverture de Tannhaüser et la Quatrième de Brahms dans une cathédrale transforme une interprétation sans histoire en vrai concours de saut d’obstacles ! Les différents pupitres ne s’entendant pas les uns les autres, il faut ajuster les équilibres en direct à la baguette, anticiper les attaques des cuivres et maîtriser les départs des cordes, ciseler les articulations pour limiter les résonances indésirables, adapter les silences aux dimensions de l’édifice, revoir éventuellement les tempos pour rendre le discours toujours intelligible, veiller particulièrement à la forme et au volume des roulements de timbales…

Karina Canellakis
© Alexandre Ean / Festival de Saint-Denis

Or ce soir, Karina Canellakis ne semble pas changer ses habitudes. Peut-être désireuse de ne pas bouleverser ses réglages et ceux de l’orchestre alors que les micros de France Musique captent l’événement pour le diffuser en direct sur les ondes, la cheffe s’en tient à sa battue uniforme, claire, souple, fluide, qui balaie les partitions de haut sans se plonger dans le fourmillement des motifs. Cette lecture donne aux ouvrages une homogénéité appréciable et présente l’avantage de ne pas déstabiliser les musiciens dans leur jeu. Mais les équilibres sont régulièrement bancals, l’orchestre se désynchronise plus d’une fois et l’ensemble se transforme parfois en un étonnant gloubi-boulga, notamment dans le difficile scherzo de Brahms où les traits précipités des violons prennent plusieurs longueurs d’avance sur les vents. Le finale de la symphonie sera à l’image de la soirée, attaques et résonances, chants et contrechants se marchant sur les pieds dans le brouillard de la basilique malgré quelques belles éclaircies (dont l’admirable solo de flûte au centre du mouvement).

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