Le concert de clôture des Sommets musicaux était attendu depuis longtemps. Pour conclure en beauté cette vingtième édition du festival hivernal de Gstaad, son directeur artistique Renaud Capuçon avait prévu de donner de sa personne en compagnie de son jeune ensemble, les Lausanne Soloists, dans un répertoire ô combien célèbre mais nouveau pour tous ces musiciens : Les Quatre Saisons.

Renaud Capuçon et les Lausanne Soloists dans l'église de Saanen © Miguel Bueno
Renaud Capuçon et les Lausanne Soloists dans l'église de Saanen
© Miguel Bueno

De tout temps, les artistes ont fait un peu tout et n’importe quoi avec cette partition tubesque, depuis les recherches minutieuses des interprètes historiquement informés aux coups d’archet classico-punk de Nigel Kennedy – en passant par la version récemment recomposed du post-minimaliste Max Richter. Quelle que soit la démarche interprétative ou re-créative, Les Saisons sont un monstre à quatre têtes qu’on n’attaque pas sans arme, sans vision, sans plan.

D’emblée, l’objectif de Capuçon paraît simple : s’appuyer sur son identité et ses moyens violonistiques exceptionnels pour montrer le chef-d’œuvre italien dans toute sa démesure virtuose. L’idée est cohérente – Vivaldi a révolutionné en son temps l’approche de son instrument en lui conférant une technicité nouvelle – et le projet est mené avec brio. La main gauche du violoniste est éblouissante de sûreté, le timbre riche et intense, la main droite d’une efficacité défiant toute concurrence, notamment dans un détaché d'une densité exceptionnelle. Tout juste pourra-t-on regretter quelques scories de l’archet sur quelques attaques, le soliste traitant avec dureté des passages pourtant nobles (l’imitation des cors de chasse à la fin de « L’Automne »). Ce sont cependant des accrocs bien négligeables au milieu d’une performance colossalement investie. Car le reste du temps, le show Capuçon fonctionne à fond, bien aidé par un ensemble de jeunes musiciens et musiciennes aux aguets.

Issus des rangs de la Haute École où enseigne le violoniste, les Lausanne Soloists sont l’excellente surprise de la soirée. Les pupitres manquent parfois d’homogénéité dans les articulations, les places d’archet ne sont pas encore réglées au millimètre mais le timbre est parfaitement nourri, les interventions en-dehors sont assumées avec un aplomb formidable et les contrastes dynamiques tranchent le discours avec un vrai sens du drame musical.

Dans la belle église de Saanen, c’était l’une des premières fois que l’ensemble donnait ce programme en concert et cela s’est ressenti : peut-être électrisé pour cette importante soirée à domicile, Capuçon en a parfois rajouté dans la pyrotechnie violonistique, lançant des fusées plus précipitées qu’exactes rythmiquement, bousculant régulièrement la pulsation et devançant le jeune ensemble plus d’une fois dans les tutti. Les mouvements lents ont aussi subi ce caractère haletant, les pages lyriques manquant de liberté dans le chant, les épisodes ensommeillés cherchant leur indolence. On pourra d’ailleurs regretter l’uniformité relative des effets et des modes de jeu employés : la bonhommie rustique du « Printemps », la luminosité extatique de « L’Été », la rigueur glaciale de « L’Hiver » sont restées pour l’heure à l’état d’esquisses.

Il y aura trois bis pendant lesquels l’ensemble et le soliste paraissent plus détendus et le discours plus fluide. Si la théâtralité singulière des quatre concertos n’a pas livré toutes ses richesses ce soir, ce n’est sans doute qu’une question de temps.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Sommets musicaux.

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