Pour la dernière journée du Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, la symphonie emblématique du compositeur et un concerto de jeunesse de Mendelssohn faisaient résonner la cour du château Louis XI, bel hommage au lien fort et parfois ombrageux qui unit les deux génies. Avant cette soirée de clôture, les mélomanes étaient conviés à un concert donné à l’église paroissiale par la flûte solo de l'orchestre du jour, Silvia Careddu. Sous le titre enchanteur de « Fééries romantiques », la flûtiste et la harpiste Alexandra Luiceanu (rejointes par Patrice Kirchhoff en fin de programme) ont proposé un florilège de compositions originales et de transcriptions dans la tradition d’un concert de salon du temps de Berlioz.

Silvia Careddu et Alexandra Luiceanu
© Bruno Moussier

Parmi quelques tubes comme la scène des Champs-Élysées de Gluck ou la Consolation n° 3 de Liszt, des curiosités venaient pimenter cet agréable programme, comme l’ambitieuse Fantaisie en la majeur de Saint-Saëns dont la partie centrale est une sorte d’improvisation sur un tétracorde, réminiscence surprenante du Lamento della Ninfa de Monteverdi, ou la Valse mélancolique de Clémence de Grandval tout en sucre filé et supplément chantilly. La soliste de l'Orchestre National de France possède un son captivant, une technique sans faille et un sens du style irréprochables, Syrinx de Debussy dévoilant encore davantage de coloris et un sens théâtral de premier ordre. On ne pourra pas en dire autant de sa partenaire dont le discours peu assuré, les nombreux accidents et la sonorité timide ont trahi une concentration aléatoire, et dont l’instrument avait décidé de ne pas tenir l’accord.

Les sens encore amollis par ces sonorités diaphanes, le public fut sans nul doute ravi par l’éclat de l’Ouverture de Ruy Blas de Mendelssohn en guise d’introduction au concert du soir. Dans cette œuvre, le compositeur partage avec Berlioz un sens du fracas tout à fait réjouissant. Composée en trois jours, la partition est éminemment descriptive ; les accords impressionnants des cuivres, les traits brillants des cordes, les motifs mélodiques répartis entre les bois sont dispensés avec un brio et une précision magnifique par un Orchestre National de France dont Thomas Hengelbrock tempère toutefois les ressources dynamiques pour donner de Mendelssohn cette image policée qui a manifestement la vie dure.

Thomas Hengelbrock dirige l'Orchestre National de France au Festival Berlioz
© Bruno Moussier

Cette conception n'est pas partagée par Philippe Cassard qui rentre tête baissée dans le Concerto pour piano n° 1 en sol mineur et dont l’énergie brute matérialisée par une main gauche percussive met quelque temps à se stabiliser. Brossant les traits virtuoses et noyant les arpèges sans trop faire dans le détail, le pianiste en évacue la dimension ludique et brillante et se dissocie de temps à autre du cadre rythmique de l’orchestre. L’Andante à la transition admirablement négociée présente en revanche le pianiste à son meilleur : ce ton sérieux et noble, une sonorité éminemment vocale fusionnent avec les timbres boisés de l’orchestre. Le Presto final reprend l’essentiel des options du premier mouvement ; préférant un geste musical plus flou à la précision de l’articulation digitale, le discours pianistique est donc régulièrement couvert par le détail orchestral.

Philippe Cassard, l'Orchestre National de France et Thomas Hengelbrock au Festival Berlioz
© Bruno Moussier

Ce qui était en germe dans Mendelssohn apparaît plus clairement avec la Symphonie fantastique dont le discours très organisé fait se succéder une quantité de micro tableaux riches en informations souvent éclipsées. Les errances des Rêveries sont ici des objets sonores dont on admire les textures et les évolutions dynamiques mais dont la mécanique de l’étrange semble ici plus proche du Haydn de La Création que de Beethoven. Le Bal n’appelle que peu de commentaires : quatre harpes sont effectivement mieux que deux sur le plan visuel, mais à peine est-on sorti de cette utile réflexion que l’on entend le thème de la valse affublé d’une articulation baroque bien sentie, puissant antidote à l’élan rêveur de la phrase ; ailleurs les ralentis et les accélérés ne mettent pas tout le monde d’accord, jusqu’à une cadence finale pas très bien construite.

Le chef laisse libre cours au cor anglais et au hautbois en coulisse dans la Scène aux champs et laisse émerger une certaine poésie de la temporalité narrative ; l’orage lointain est convaincant, on y admire la maîtrise des quatre timbaliers qui semblent beaucoup s’amuser à susciter l’inquiétude. Dans la Marche au supplice, le chef parvient à réaliser un début sans trop de caractère et s’efforce d’émousser les contrastes : point de basson menaçant ou goguenard, point de bariolages enfiévrés de violons ou de rutilance implacable des cuivres, l’ensemble sonne très joliment. Où sont la fièvre et les gémissements grotesques de la Nuit de sabbat ? Encore une fois bridé, l’orchestre déroule des échantillons de textures sonores et, passé l’effet de surprise des cloches (placées à l’extérieur du plateau), on se laisse bercer par une vision honnête mais dépourvue de tension, où l’accumulation d’effets extraordinaires (jeu con legno) et de contrepoint furieux ne semble guère passionner le chef allemand. Mieux que beaucoup de bruit pour rien, mais pas vraiment fantastique.


Le voyage de Philippe a été pris en charge par le Festival Berlioz.

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