Tête haute, pas cadencé, le Chœur de la Radio Lettone fait son entrée sur la scène de la basilique en ce vendredi soir et l’on devine déjà qu’on va avoir droit à une démonstration de chant collectif a cappella. L’arrivée de leur chef, Sigvards Kļava, visage fermé, sourcils froncés, plonge les Rencontres musicales de Vézelay dans un silence sérieux. Et le chœur d’ouvrir son programme en entonnant le fameux Locus iste d’Anton Bruckner.

Le Chœur de la Radio Lettone et Sigvards Kļava aux Rencontres musicales de Vézelay
© Vincent Arbelet

Dans tous les motets latins du célèbre organiste et symphoniste, l’interprétation atteint des sommets dont on ne redescendra qu’au moment de la brève pause à mi-concert. L’homogénéité des pupitres, l’équilibre idéal entre les parties (ténors particulièrement intenses, sopranos légères laissant de l’espace aux altos), la justesse du cheminement harmonique, la longueur infinie du souffle témoignent d’une maîtrise vocale à toute épreuve. Mais le chef ne se contente pas de cette matière première parfaite. D'une battue claire et souple, d'un bras autoritaire volontiers tranchant, Kļava sculpte soigneusement les phrasés et pousse l’éloquence du texte jusqu’à une vraie théâtralité, assumant des silences francs entre les phrases, organisant les progressions dynamiques du murmure le plus discret à l’exclamation la plus éclatante : le climax du programme sera ainsi le lumineux « Jesus » de l’Ave Maria, en réponse à l’extinction progressive du Christus factus est sur un « mortem autem crucis » à donner la chair de poule. L’« Alleluia » concluant Os justi vient mettre un terme à la première partie et l’ovation qui s’ensuit est digne d’une fin de concert.

Sigvards Kļava
© Vincent Arbelet

Après une courte respiration d’une dizaine de minutes, le changement de décor n’est pas anodin : cap à l’Est avec la Liturgie de saint Jean Chrysostome de Tchaïkovski, gigantesque ouvrage a cappella qui matérialisa ainsi le profond attachement du compositeur aux rituels orthodoxes – et resta pourtant pendant longtemps considérée par les Russes comme trop occidentale dans son écriture musicale ! Si les qualités intrinsèques du chœur restent sensiblement les mêmes qu’avant la pause, la théâtralité très codifiée de l’office orthodoxe nous éloigne du souffle libéré des motets bruckneriens et plonge la basilique dans une austérité nouvelle, tandis que le timbre des voix baltes adopte les teintes sombres et rocailleuses de la langue russe. L’interprétation ne manque alors pas d’incarnation – notamment quand le diacre s’adresse gravement à l’assemblée, ou lors de la conclusion très réussie du Credo – mais le geste de Kļava semble plus ordinaire, la battue plus routinière et le verbe moins naturel.

L’enchaînement des dix numéros avec la même concentration et la même justesse force cependant l’admiration. Le visage toujours aussi fermé, le maestro letton reviendra bien vite interrompre les applaudissements du public pour annoncer un bis hautement symbolique, de nature à rassurer les auditeurs peu amateurs d’orthodoxie à l’heure actuelle : c’est avec la très recueillie Prière pour l’Ukraine du compositeur emblématique Valentin Silvestrov que le Chœur de la Radio Lettone referme un concert que les auditeurs de France Musique pourront apprécier en différé, le 22 septembre prochain.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Rencontres musicales de Vézelay.

****1