À quarante kilomètres à l’ouest de Clermont-Ferrand, le charmant village de Pontaumur est le centre névralgique d’un festival essentiellement consacré à Bach dont la première édition a eu lieu en 1999. Dans l’église abritant les concerts d’ouverture et de clôture, une copie de l’orgue que Bach touchait à Arnstadt est une attraction de choix pour le mélomane. Le festival est rythmé par des rendez-vous matinaux où une rencontre avec un musicologue alterne avec des récitals d’élèves et de professionnels sur l’orgue, le reste de la programmation permet de combiner agréablement tourisme et musique puisque les concerts de fin d’après-midi et de soirée ont lieu dans les églises et collégiales de la région. Ce festival de renommée internationale dont la fréquentation ne semble pas souffrir de la crise actuelle est placé sous le parrainage de la Neue Bachgesellschaft de Leipzig.  

L'Ensemble Correspondances et Sébastien Daucé à Pontaumur
© Ensemble Correspondances

Ce 8 août pour l’ouverture de sa vingt-troisième édition, son directeur artistique Vincent Morel a vu grand en invitant l’un des ensembles les plus en vue du moment, les incontournables Correspondances de Sébastien Daucé. Le programme met en miroir les Membra Jesu Nostri de Buxtehude et l’Actus Tragicus de Bach, et propose également quelques pièces d’orgue exécutées par l’excellent Matthieu Boutineau dans la vaste église Saint-Michel de Pontaumur. Dans ce cycle composé de sept cantates sur les plaies du Christ, Buxtehude est proche du Biber des Sonates du Rosaire qui combine la tradition du figuralisme en musique et les préceptes d’un Ignace de Loyola : la musique se fait support d’une méditation.

Daucé préfère limiter le cadre expressif à une lecture littérale, plus distanciée, où la manière de faire et les codes stylistiques du jeu instrumental tiennent lieu d’imagination expressive. Admirablement conduite, la polyphonie est soutenue par un continuo enrichi d’une harpe qui, à défaut d’installer des caractères, nimbe chaque pièce d’une agréable floraison sonore. Peu d’intensité dans un « Ad ubera portabimini » à la fois flou et dansant, un « Quid sunt plagae » effleuré aux dissonances légères : tout cela sonne dans une euphonie agréable et dépourvue de tension, pas de quoi gagner l’empathie de l’assemblée des fidèles du XVIIe siècle à nos jours. Heureusement les interventions admirables des basses François Bazola et Alexandre Baldo, l’urgence expressive du ténor Antonin Rondepierre et de la mezzo Blandine de Sansal compensent les déficits du discours musical.

Après l’entracte, une version de plus en plus ornementée du poignant Klaglied de Buxtehude fait entendre le timbre si particulier de l’alto Lucile Richardot. Dans l’Actus Tragicus de Bach, l’ensemble livre une version prudente et circonspecte, et applique sa grille de lecture habituelle. Plutôt que de faire confiance à la couleur sonore archaïsante de la sonatine si propice à la méditation, les cordes pincées du continuo nimbent la pièce d’une lumière décorative parfaitement à sa place dans un concerto italien et en diluent les dissonances. Une certaine profondeur émergera cependant dans le magnifique « Heute wirst » où les trois violes apportent enfin une idéale combinaison de verbe articulé, de direction et de couleur sonore.

L'Ensemble Archivolte au Festival Bach en Combrailles
© Bach en Combrailles - Antoine Thiallier

Le lendemain, le concert proposé à 16h à l’église de Mérinchal par l’Ensemble Archivolte se présentait comme un « projet de médiation culturelle atypique », dont le titre Si Bach m’était conté fait irrésistiblement penser à la pièce de théâtre d’Alexandre Astier, petit bijou d’humour, de légèreté et de virtuosité d’écriture... donc l’inverse de ce que ce spectacle embarrassant donne à entendre. La meilleure partie est sans doute la réalisation de la Cantate BWV 150 où brillent les violons de Louise Ayrton et Boris Winter, le violoncelle élégant et virtuose de Barbara Hünninger, l’habile réalisation à l’orgue de Mathilde Blaineau. L’équipe de chanteurs n’est pas en reste avec le timbre rond et lumineux du ténor Benoît Rameau et la belle assise de la basse Jérémy Bertin. Hélas, avant ce beau concert, on aura patienté avec une fantaisie théâtrale à l’humour potache censée nous faire découvrir les étapes de préparation, la « cuisine » des musiciens et surtout leur rapport à la musique, présentés avec une telle naïveté qu'il aurait mieux valu les garder cachés. Surjouée par les musiciens-comédiens, cette pénible narration au ton agressif et narcissique digne des réseaux sociaux souligne à quel point le mélange des genres est un art délicat, surtout quand il est dépourvu de légèreté et de direction artistique.

On se rattrapera en soirée dans la vaste collégiale d’Herment, qui accueillait Les Ombres en petit effectif autour de la mezzo Fiona McGown pour un programme au parfum très anglais évoquant l’amitié et la collaboration artistique de Johann Christian Bach et du violiste virtuose Karl Friedrich Abel. Les imprécisions du programme dont l’ordre est passablement bouleversé ne gâcheront pas le plaisir d’écouter le timbre onctueux et très expressif de Fiona McGown dans les chansons écossaises et les canzonettas de Haydn, petits bijoux à l’humeur volontiers mélancolique, dont la mezzo fera de nouveau entendre le fameux « John Anderson » pour un bis charmant.

Les Ombres à Herment, autour de Fiona McGown
© Bach en Combrailles - Antoine Thiallier

Les quatuors de Bach et le quintette de Schroeter fonctionneraient peut-être davantage dans leur instrumentation originale avec alto et violoncelle, les ensembles ne sonnent en effet pas de la manière la plus organisée, les équilibres et les nuances manquent un peu de soin malgré la direction musicale et l’aplomb du claviériste Philippe Grisvard et du violoniste Théotime Langlois de Swarte dont la pertinence des phrasés, la cohérence du discours et la présence tranchent sensiblement sur le rubato permanent de la viole et la blancheur expressive du traverso dans les premiers ensembles. La Sixième Sonate pour violon et clavier de Schroeter sur le thème de la Follia fait entendre les deux artistes à leur meilleur, la fluidité technique du violoniste s’accordant sans peine avec le jeu très chanté de Grisvard, et le quatuor d’Abel donne à la viole la possibilité de belles prises de parole. Malgré les quelques bricolages d’attribution instrumentale, ce beau concert aura donné une touche d’originalité bienvenue à cette seconde journée de festival.


Le voyage de Philippe a été pris en charge par le festival Bach en Combrailles.

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