C’est dans un auditorium malheureusement à moitié vide que l’Orchestre National de Lyon et le chef allemand Karl-Heinz Steffens ont offert au public lyonnais un programme orthodoxe mais audacieux : entre le Siegfried-Idyll de Wagner et la Symphonie n° 1 de Brahms sont venues se loger les Ariettes oubliées de Debussy, pour la création française de l’orchestration de l’œuvre effectuée par le compositeur associé de l’Auditorium, Brett Dean.  

Karl-Heinz Steffens © Susanne Diesner
Karl-Heinz Steffens
© Susanne Diesner

Le fameux Siegfried-Idyll de Wagner, cadeau du compositeur pour sa femme Cosima et référence directe à son fils (et son opéra), ouvre le concert. Le tempo opté dès le début par Steffens est étonnamment lent. Alors que ce choix pourrait produire une version lourde et pesante, le chef parvient à donner à l’œuvre un caractère serein et apaisé particulièrement frappant. Les fins de phrases sont soignées, les transitions naturelles, conférant au tout une atmosphère langoureuse et intimiste. Porté par un chef attentif au moindre détail, l’orchestre réussit à toucher sans épanchement sentimentaliste inutile. On entend par exemple un pupitre d’altos au sommet, apportant une lumière chaleureuse et envoûtante à l’œuvre ou un hautbois au legato irrésistible. Dès lors, les tempos choisis par Steffens prennent sens et ce Siegfried­-Idyll est des plus émouvants.

Suivent les Ariettes oubliées de Debussy. Aidé par l’atmosphère presque crépusculaire offerte par la pièce précédente, l’orchestre n’a aucun mal à faire la transition avec cette partition tout en délicatesse composée par Debussy et orchestrée par Brett Dean. Le compositeur australien tente l’ambitieux pari de rester fidèle à l’esprit debussyste tout en apportant son empreinte personnelle. Et c’est réussi ! On peut ainsi apprécier le raffinement du tissu orchestral proposé par Dean, de l'usage judicieux des harpes à l'apparition remarquée quoique subtile du saxophone dans « L’Ombre des arbres ». Côté orchestre, on sent les musiciens à l’aise : espiègles et malicieux dans les « Chevaux de bois », au son cristallin et tout en fragilité dans « Spleen ».

Bien que plus plongé dans la partition que pour Wagner, le chef assure à la soliste Siobhan Stagg souplesse et écoute bienveillante. À l'exception d'un troisième poème (« L’Ombre des arbres ») plat et ennuyeux, la soprano impressionne par une puissance vocale totalement maîtrisée, un jeu dramatique plaisant et une expression sensible. Malgré tous ses efforts, la chanteuse donne cependant la sensation de ne pas être très en phase avec la prose de Verlaine. Sa diction reste difficile, rendant ces Ariettes oubliées inintelligibles.

Changement radical d’ambiance après l’entracte avec la Symphonie n° 1 de Brahms. Placées en hauteur, les timbales sont imperturbables tandis que les cordes impressionnent dès le début par une profondeur sonore prenante. Au fond de l’orchestre, les contrebasses offrent une puissance presque intimidante. S’associent à elles un pupitre d’altos toujours aussi remarquable dans le soin qu’il apporte aux couleurs intégrées à l’ensemble et des violoncelles au lyrisme collectif assez extraordinaire. Même apport dans les vents, aux sonorités particulièrement sombres. On a rarement entendu la petite harmonie de l’ONL dans ces teintes obscures qui rappellent les grands orchestres allemands. Les cuivres enfin se fondent dans cette masse très compacte. Au cor solo somptueux mais dense répondent des trombones souverains et robustes.

Comme dans Wagner, les tempos adoptés par Steffens sont globalement lents, participant ainsi d’une gravité et d’une solennité seyant à merveille au deuxième mouvement. Le chef s’attache en permanence à ne pas tomber dans un romantisme mielleux : à l’image du solo de violon dans ce même mouvement, la simplicité et l’humilité face à la partition sont de mise. Les deux derniers mouvements se situent dans la même trame. Le fameux thème largement inspiré de la Symphonie n° 9 de Beethoven est grandiose : énoncé sans effusion la première fois, il revient brillant et solaire à la seconde exposition. On pourra cependant regretter une austérité parfois poussée à son paroxysme, faisant ressortir une interprétation un peu trop cérébrale à certains endroits – en particulier dans un troisième mouvement excessivement sérieux. Mais le chef avance une vision dans l’ensemble cohérente et incroyablement bien architecturée, faisant oublier ces réserves.

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