En proposant une lecture actuelle du chef-d’œuvre de Mozart aux Chorégies d'Orange, le metteur en scène Davide Livermore innove, du moins pour ce qui concerne le Théâtre Antique où les réalisations visuelles relèvent le plus souvent d’un traitement très classique. En coproduction avec le Festival de Macerata où le titre est programmé à l’été 2020, la scénographie s’appuie d’abord sur les très belles projections vidéo de la société D-Wok. Un ciel nuageux est projeté sur le mur pendant l’ouverture, puis diverses animations et effets spéciaux – comme les très brèves apparitions de Don Giovanni au début et à la fin de l’ouvrage, l’ensemble de la maçonnerie qui ondule, ou encore toutes les pierres qui s’écroulent à la mort du libertin.

<i>Don Giovanni</i> aux Chorégies d'Orange © Philippe Gromelle
Don Giovanni aux Chorégies d'Orange
© Philippe Gromelle

L’action démarre avec l’entrée en scène à toute allure d’un taxi jaune canari, conduit par Leporello qui prend un plaisir répété à faire crisser les pneus. Don Giovanni en descend, qui veut kidnapper Donna Anna ; mais celle-ci appelle à l’aide sur son portable et son papa arrive rapidement dans une grosse berline noire, accompagné par deux gardes du corps portant costume et lunettes noires. Le Commandeur est tué dans le duel au pistolet qui suit, et c’est cette scène qui sera rejouée à la conclusion, Don Giovanni succombant cette fois par les balles.

L’automobile n’est pas le seul moyen de locomotion, Anna et Ottavio arrivant en calèche à cheval pour le trio des Masques. Pendant le banquet, on ne sert ni victuailles ni vins au Don, qui se nourrit de jolies femmes lascives à ses côtés. Pas de cimetière non plus un peu plus tôt, mais la mention « Commendatore » inscrite sous la statut d’Auguste (les effets vidéo ne poussent toutefois pas jusqu’au hochement de tête de ce convive de pierre de circonstance). Certes, les entrées et sorties de la voiture jaune omniprésente sont très nombreuses, ainsi que l’utilisation répétée du proscenium devant l’orchestre pour permettre aux protagonistes d’aller au plus près du public, mais le jeu est en tout cas animé, original et bien réglé.

<i>Don Giovanni</i> aux Chorégies d'Orange © Philippe Gromelle
Don Giovanni aux Chorégies d'Orange
© Philippe Gromelle

La distribution est globalement cohérente et comporte quelques étoiles, à commencer par Erwin Schrott, Don Giovanni plus vrai que nature à la fois physiquement et vocalement. Voix saine et projetée vigoureusement, le chanteur est plutôt discipliné ce soir dans le respect de la partition. Son valet Leporello ne lui fait pas d’ombre : Adrian Sâmpetrean chante très proprement mais sans brillant particulier, y compris pendant son « Air du Catalogue » où les photos qu’il a prises de cadavres de femmes sont projetées sur le mur. Stanislas de Barbeyrac en Don Ottavio semble pousser à la limite ses beaux moyens naturels ; l’élégance du style est intacte mais l’intonation se dégrade par instants, rattrapée intelligemment par quelques passages en mezza voce. Alexey Tikhomirov impose sa basse d’outre-tombe en Commandeur tandis qu'Igor Bakan compose un Masetto sonore, aux allures du paysan évoqué dans le livret.

Côté féminin, c’est la Donna Elvira de Karine Deshayes qui produit le plus grand impact. Sa projection puissante est bien adaptée à ce vaste espace extérieur et ne sacrifie ni à la beauté du timbre, ni à la musicalité. Annalisa Stroppa chante Zerlina avec application, voire un peu de lenteur comme au cours de son air « Batti, batti, o bel Masetto ». Quant à Donna Anna, après l’annulation de Nadine Sierra prévue initialement, puis le retrait pour raison de santé de sa remplaçante Cristina Pasaroiu, c’est Mariangela Sicilia qui défend le rôle, d’une voix adéquate, d’un bon volume, mais en difficulté sur les passages d’agilité et en petite baisse de régime en fin de représentation.

<i>Don Giovanni</i> aux Chorégies d'Orange © Philippe Gromelle
Don Giovanni aux Chorégies d'Orange
© Philippe Gromelle

Aux commandes de l’Orchestre de l'Opéra de Lyon et des Chœurs des Opéras d’Avignon et de Monte-Carlo, le chef Frédéric Chaslin imprime un fort caractère à la musique dès les premières mesures et joue un Mozart davantage symphonique que chambriste. On détecte en revanche lors de cette seconde représentation plusieurs petits décalages et fugaces pertes de rythme, le problème s’aggravant au deuxième acte. Ces imperfections sont rattrapées plus ou moins vite, certaines pouvant éventuellement être mises sur le compte des très grandes dimensions du plateau.

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