C’est avec gourmandise que le public attendait le retour du charmeur Don Giovanni en terres genevoises. Quel ne fut pas son étonnement face à une lecture 2.0 des aventures du tristement célèbre séducteur, campé par un Simon Keenlyside crépusculaire ! Les genevois n’ont pas été déçus. De prime abord, tout semblait assez sage : le décor de vieux cinéma, quelques sièges côté public, sur scène quelques joncs embrumés d’une lagune imaginaire…

© GTG / Carole Parodi
© GTG / Carole Parodi

S’il pouvait subsister quelques souvenirs des admirables vues de palais vénitiens du Don Giovanni de Losey sur la scène des Nations, très vite on comprend que le metteur en scène David Bösch ira chercher plus volontiers dans les miasmes d'une lagune fangeuse que parmi les belles pierres de villas palladiennes. Une belle introduction orchestrale vient ajouter des couleurs glaciales au décor, par une flûte acérée qui se faufile parmi les herbes de ces marais lugubres.

Si la scénographie est relativement statique, elle permet de mettre l'accent tout naturellement sur ce Don Giovanni superbement incarné par Simon Keenlyside, époustouflant. Dès les premiers instants, son visage blême, sa voix impérieuse, son physique impressionnant, animal, en font un prédateur de première catégorie. Le choix du metteur en scène est d’explorer cette animalité, et Simon Keenlyside s’y donne à cœur joie, offrant un Don Giovanni vocalement superlatif, scéniquement investi, qui se rit de la morale, des menaces du Commendatore, ne vit que sa pulsion et, tel un broker coké, ne s’embarrasse que peu de contingences. La fin justifie les moyens : il enfile les lignes, passe de bras en bras, se joue de tous.

Simon Keenlyside (Don Giovanni) © GTG / Carole Parodi
Simon Keenlyside (Don Giovanni)
© GTG / Carole Parodi

Dès la première scène, on apprécie le Leporello coloré de David Stout, et surtout la voix argentée de la Donna Anna de Patrizia Ciofi qui s’épanouie tout au long de la soirée et offre un sens du drame idéal. Quelle tragédienne ! Son « Or sai chi l’onore » est sublime de véhémence. Ramon Vargas est vocalement impérial mais son incarnation de Don Ottavio est plus laborieuse : chantant face au public les bras ouverts, il pâtit de la comparaison avec le duo Ciofi/Keenlyside qui réellement brûle les planches. De même, le Commandeur de Thorsten Grümbel marque peu. La direction d’acteur permet néanmoins de mettre en avant le théâtre, le drame et d’unifier cette distribution assez inégale. 

La Dona Elvira de Myrto Papatanasiu, vocalement assez vibrante, fait montre d’un legato qu’on aurait aimé plus soutenu. Qu'importe ! Scéniquement très à son aise, elle enfile rageusement des agrafes sur un portrait du séducteur, et incarne à merveille cette Elvire meurtrie mais désespérément amoureuse. Soulignons la piquante Mary Feminear qui campe une Zerlina de haute volée vocalement et au jeu parfait ; son « Batti Batti, bel Masetto » est un bonheur de fraîcheur et le violoncelle de Stefan Rieckhoff un souffle de musicalité. A noter également le Masetto séduisant de Michael Adams dont le manque de projection vocale est en partie compensé par ses charmes physiques et scéniques.

Patrizia Ciofi (Donna Anna) © GTG / Carole Parodi
Patrizia Ciofi (Donna Anna)
© GTG / Carole Parodi

De multiples clin d’oeil participent à la réussite de la soirée : on retiendra notamment Leporello en baskets feuillettant le book des conquêtes de son maître, sur fond de défilé de filles outragées, en haillons. Un rappel de la condition des femmes d’hier et, malheureusement, d'aujourd'hui encore. Les ensembles, enfin, sont très beaux, notamment le superbe sextuor « Sola, sola in buio loco » et l’imploration céleste de Dona Anna. La direction attentive de Stefan Soltesz accompagne avec subtilité les chanteurs malgré quelques flottements à l’orchestre.

En somme, un Don Giovanni que le primo uomo porte à un tel niveau d'intensité dramatique qu’on en oublie les quelques faiblesses dans la distribution. On se souviendra longtemps de ce Mozart, ne serait-ce que pour son l’épilogue prodigieux « Quest’il fin di chi fa mal ! ». Et la mort que ces gens cruels reçoivent est celle qu’ils méritent !