Un festival n'est pas une série de concerts contractés en quelques jours, c'est une manifestation qui propose un regard thématisé autour d'un instrument, d'un genre, d'une époque, d'un compositeur, à des publics qui viennent parfois de loin quand ils ne vivent pas dans la ville où il prend place. À Châteauroux, c'est Liszt qui est fêté. Mais les étudiants de l'Académie n'y étudient pas que son œuvre. Et d'ailleurs, Bruno Rigutto qui donne ici les cours de maître est plutôt admiré comme un grand schumannien, un grand chopinien. Il n'empêche qu'à pied d'œuvre dès 9h du matin, il écoute et conseille Delphine Co, Laure Cholé, Misi Boros et Gaspard Thomas qui se produiront en récital, le 20 octobre à 9h30, dans l'auditorium de la Chapelle des Rédemptoristes où ils travaillent sous sa direction. Il est passionnant et instructif pour le public qui se presse à leurs leçons de voir leurs « progrès ». Rigutto leur apprend des choses essentielles que ces pourtant remarquables étudiants en fin d'études à Genève, Paris et en Hongrie, parfois même déjà dans la carrière, oublient : tenir une phrase jusqu'au bout, ne jamais perdre l'élément rythmique et la pulsation en chemin, ne jamais ralentir dans les passages lents, respecter la valeur des notes sans jamais être tenté par la petite nuance ravissante. 

Mais un festival propose donc aussi plusieurs récitals et concerts par jour. Celui que le pianiste Tristan Raës et le ténor Cyrille Dubois ont donné l'après-midi dans la Chapelle des Rédemptoristes restera dans les annales. Un petit mot sur cette chapelle désacralisée : édifiée dans les années 1860, ses occupants en ont été chassés en 1903 ; elle a alors été convertie en Bourse, avant d'être abandonnée. À deux doigts d'être démolie en 1980, elle doit sa survie aux Amis du vieux Châteauroux. Elle est à une vingtaine de mètres de la Scène Nationale Équinoxe. Des gradins en pente ont été dressés face à la scène, un plafond a été installé. Elle est chauffée et son acoustique a été travaillée : idéale pour la musique de chambre et une soirée de lieder...

Tristan Raës et Cyrille Dubois
© Aparté / Jean-Baptiste Millot

Ainsi Liszt a composé environ quatre-vingts lieder et mélodies sur des textes en six langues ! Cette part de son œuvre est assez inexplicablement négligée. Si Dietrich Fischer-Dieskau et Daniel Barenboim en ont enregistré un grand choix, de façon admirable, cela n'a pas provoqué un élan irrépressible chez les chanteurs. Mais Cyrille Dubois et Tristan Raës en ont publié une anthologie sur disque fêtée par la critique dans le monde entier. À mesure que leur récital avance, on se dit que ces œuvres sont vraiment très belles. Dubois est un ténor que son aigu facile, son médium moelleux et ses graves non poitrinés distinguent, mais c'est un type de voix, une technique qui nous renvoient au temps de Liszt et de Chopin dans le Paris des années 1830, quand Adolphe Nourrit dominait la scène de l'Opéra de Paris. En bon élève de Manuel Garcia, le père de la Malibran et de Pauline Viardot, Nourrit avait développé une voix infiniment souple dont la puissance ne se déployait que quand la mélodie ou l'air d'opéra le demandait. Chopin le vénérait et tiendra l'orgue le jour de ses funérailles. 

Dubois en est en quelque sorte la réincarnation. Il en chante d'ailleurs quelques-uns des rôles dans les plus grandes scènes lyriques mondiales – et on rêve de l'entendre dans les Amours du poète de Schumann. Dans la petite chapelle, on ne perd rien de la moindre inflexion d'une voix infiniment nuancée, d'une justesse d'intonation parfaite, aussi timbrée et ronde dans l'expression de la tendresse murmurée qu'elle stupéfie quand, dans les Sonnets de Pétrarque, elle grandit jusqu'au « cri » parfaitement conduit et modulé. C'est d'autant plus magnifique que le piano de Tristan Raës qui a fort à faire – sa partie étant tout de même de Liszt – porte le chanteur en posant sous sa voix une parure chatoyante, colorée, sensible et parfaite de coupe, d'intensité comme de respirations. Ce n'est pas un accompagnateur, c'est un complice. Qu'il chante le français, l'allemand ou l'italien, Dubois semble chez lui et, invincible signe d'une technique parfaite : il termine son récital par trois bis puisés, eux aussi, dans le corpus des mélodies et lieder de Liszt, dans un état vocal d'aussi grande fraîcheur que quand il l'a commencé. Et pourtant, il s'est donné avec générosité à la musique et au public d'une façon inoubliable. 

Que fera, ce soir, le festivalier ? La fête ! Avec l'Ensemble Janoska de Bratislava venu enflammer l'Équinoxe avec ses arrangements qui marient Cole Porter et Beethoven, Mozart, Liszt, Monti et le jazz... avec un goût parfait et une virtuosité qui laissera baba.


Le voyage d'Alain a été partiellement pris en charge par les Lisztomanias de Châteauroux.

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