C’est une nouvelle perle rare que propose l’Opéra Comique pour l’avant-dernier spectacle de sa saison 2019 : Ercole Amante, chef-d’œuvre de Francesco Cavalli, confié à Raphaël Pichon pour la direction musicale et au duo Valérie Lesort et Christian Hecq pour la mise en scène.

Nahuel di Pierro (Hercule) © S. Brion
Nahuel di Pierro (Hercule)
© S. Brion

Ercole Amante avait été commandé par Mazarin à l’occasion du mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse, infante d’Espagne, mais la création n’eut lieu que deux ans plus tard, le 7 février 1662, pour l’inauguration de la gigantesque salle du théâtre des Machines, dont la construction – dans le prolongement du palais des Tuileries –, avait pris du retard. Maître de l’opéra vénitien, Cavalli s'est conformé au goût français pour composer un opéra en un prologue et cinq actes. Il dut aussi accepter que son travail fût « enrichi » de plus de trois heures de ballets composés par le jeune et déjà très influent Lully. Ces ajouts permettaient en particulier à Louis XIV de monter sur scène pour danser, comme il l’avait fait neuf ans plus tôt dans le Ballet royal de la nuit. Afin de rendre justice à Cavalli, les ballets ont été supprimés et seules quelques chorégraphies viennent discrètement en évoquer le souvenir.

Après un prologue à la gloire de la maison de France, le livret, dont Mazarin avait confié la rédaction à l’abbé Francesco Buti, nous conte la fin de la vie d’Hercule. Bien que marié à Déjanire, le héros convoite la princesse Iole, promise à son propre fils Hyllus. Grâce à la complicité de Vénus, il parvient à ses fins. Désespérée et croyant pouvoir retrouver l’amour de son époux, Déjanire lui fait revêtir la tunique empoisonnée du centaure Nessus, ce qui provoque la mort d’Hercule dans d’atroces souffrances. C’est alors que les dieux le font monter sur l’Olympe où il est uni à la Beauté – et non à Hébé comme dans le mythe –, double allusion au passage de Louis XIV du statut de simple mortel à celui de monarque de droit divin, et de l’imagerie herculéenne – attachée aux rois de France depuis Henri II – à la symbolique apollinienne du Roi Soleil.

<i>Ercole amante</i> à l'Opéra Comique © S. Brion
Ercole amante à l'Opéra Comique
© S. Brion

Pour mettre en scène cette œuvre foisonnante, Valérie Lesort et Christian Hecq ont trouvé l’équilibre parfait entre fidélité au livret et au caractère baroque et besoin de simplification technique et dramaturgique. Loin d’inhiber leur créativité, cette double contrainte semble l’avoir dopée. Le dispositif scénique conçu par Laurent Peduzzi multiplie les allusions et clins d’œil au théâtre de machines qu’était l’opéra baroque, avec notamment des changements de décor à vue, des apparitions, des disparitions. On y voit évoluer personnages et créatures dans les superbes costumes dessinés par Vanessa Sannino. Les humains font leur entrée en sortant de sous la scène, tandis que les dieux descendent des cintres. L’humour et la magie sont omniprésents, comme en témoigne par exemple l’arrivée de Junon juchée sur un paon (telle que décrite dans les didascalies) ou le drôle de monstre vert, lointain cousin de Casimir, qu’Hercule tient en laisse. Les lumières de Christian Pinaud contribuent pour beaucoup à l’atmosphère de conte merveilleux qui baigne l’ensemble.

Dans la fosse, Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion exploitent toute leur science et toutes les possibilités de l’instrumentarium pour faire briller le moindre détail de cette partition opulente et débordante d’inventivité. Le chœur, quant à lui, est remarquable de cohésion, de précision, de justesse.

<i>Ercole amante</i> à l'Opéra Comique © S. Brion
Ercole amante à l'Opéra Comique
© S. Brion

Sur le plateau, la distribution est elle aussi au sommet (de l’Olympe). À commencer par Nahuel di Pierro qui offre à Hercule une magistrale incarnation. Force, ruse, concupiscence, violence, amour et enfin majesté : chaque trait de caractère s’imprime sur la voix de basse avec beaucoup d’acuité et une apparente facilité. Face à lui, la mezzo-soprano Anna Bonitatibus campe une Junon souveraine : la ligne de chant est conduite avec une noble élégance, aussi bien dans le feu de la colère que dans la solennité, sans oublier quelques moments de pure tendresse. Bien qu’annoncée souffrante, la soprano Francesca Aspromonte tient presque sans faille le rôle d’Iole, dans lequel elle s’avère particulièrement touchante. L’infortuné Hyllus de Krystian Adam fait preuve d’un engagement total, nourri par une voix de ténor d’une grande subtilité et remarquablement émise. La mezzo-soprano Giuseppina Bridelli excelle et impressionne dans une Déjanire qui, bien que profondément meurtrie, ne se départit jamais de sa dignité.

Sculptée dans les bois les plus nobles, la basse ample et profonde de Luca Tittoto est littéralement sidérante en Neptune et l’Ombre d’Eurytus. D’abord Diane dans le prologue, c’est surtout en Vénus que la soprano Giulia Semenzato est la plus convaincante. Des quatre personnages très contrastés qui donnent à la soprano Eugénie Lefebvre l’occasion de jouer les caméléons, c’est le charme de la douce Pasithée que l’on retient. Les deux rôles comiques sont dévolus à des contre-ténors. Le Lychas de Dominique Visse est irrésistible avec notamment ses désopilants grands écarts entre voix de tête et voix de poitrine. Compensant une voix relativement ténue par un jeu tout en poésie, le Page de Ray Chenez n’est pas en reste.

<i>Ercole amante</i> à l'Opéra Comique © S. Brion
Ercole amante à l'Opéra Comique
© S. Brion

À la salle Favart jusqu’au 12 novembre, Ercole Amante investira l’Opéra royal du Château de Versailles pour deux représentations les 23 et 24 novembre.

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