Il n’y a guère que la métaphore (filée) du pot de confiture de fraises dans lequel les personnages en quête d’amour – ou nostalgiques d’amours passées – plongent leur doigt avant de le lécher goulûment qui, trop facile et trop insistante, déçoit quelque peu. Pour le reste, la mise en scène d’Eugène Onéguine par Barrie Kosky est une totale réussite. Le décor, d’un réalisme saisissant, représente un parc boisé jouxtant les propriétés des Larina (actes I et II) et des Grémine (acte III). La forêt devient, comme dans les contes, le lieu de tous les possibles, toutes les angoisses et toutes les transgressions, et les éclairages (sublimes !) de Franck Evin confèrent au lieu, avec une efficacité et une poésie rares, les atmosphères les plus diverses : décor champêtre empreint de chaleur lourde et de moiteur, propice à l’éveil de la sensualité et des premiers émois amoureux ; no man’s land nocturne et angoissant faisant apparaître personnages et événements, comme surgis de l’inconscient ; cadre oppressant où menace l’orage, qui finira par éclater lors du bouleversant duo final, où les trombes d’eau s’abattant sur la scène évoquent la soudaine et inattendue libération d’émotions trop longtemps contenues et refoulées… Tout est superbement pensé et parfaitement en phase avec la musique.

Eugène Onéguine au Komische Oper
© Iko Freese / drama-berlin.de

S’ajoute à cela une direction d’acteurs comme on en voit rarement, même au théâtre. Chaque personnage, jusqu’au plus secondaire, est dépeint avec une vérité psychologique admirable : l’évolution de Tatiana, d’abord jeune fille timide et tourmentée, puis femme passionnément amoureuse, enfin grande dame plus ou moins distante est remarquablement rendue par l’excellente actrice qu’est Ruzan Mantashyan. De même que plusieurs scènes marquantes, qu’on ne qualifiera pas de « trouvailles » : ce serait les réduire à quelques épiphénomènes décousus dans la trame du spectacle, alors qu’elles participent pleinement de sa cohérence. Citons, entre autres exemples, le bouleversement psychologique de Tatiana lors de la scène de la lettre, évoqué par le seul jeu des mains de la chanteuse, que l’éclairage donne l’impression d’observer en gros plan ; l’arrivée de Lenski et Onéguine ivres sur la scène du duel ; ou encore le duel lui-même, se déroulant hors scène, le plateau étant occupé par la seule Tatiana, observatrice impuissante d’une tragédie sur laquelle elle n’a aucune prise… Tout serait à citer dans cet admirable spectacle, créé en 2016, déjà présenté à Berlin, Edimbourg ou Zurich – et qu’un théâtre français serait bien inspiré d’inviter !

Eugène Onéguine au Komische Oper
© Iko Freese / drama-berlin.de

À la tête d’un Orchestre du Komische Oper précis et impliqué, Ainārs Rubiķis propose une lecture de l’œuvre élégante et joue le jeu de la sobriété – peut-être un peu trop, certaines pages appelant sans doute, ici ou là, un soupçon de flamme et de passion supplémentaire… Le chœur fait entendre quelques imprécisions et légers décalages, mais on les lui pardonne aisément tant il est sollicité scéniquement, chaque choriste ou presque semblant vivre intensément et personnellement le drame dont il est témoin !

Difficile, enfin, d’évaluer la distribution selon les seuls critères musicaux, tant les performances de tous les artistes sont avant tout celles de comédiens-chanteurs. Vocalement, seul le Monsieur Triquet de Christoph Späth déçoit : la voix engorgée, le timbre privé de suavité privent les célèbres couplets de leur indispensable dimension comico-poétique. Stefanie Schaefer est une Larina très digne, Margarita Nekrasova une nourrice à la fois truculente et bien chantante. Deniz Uzun propose d’Olga un portrait contrastant idéalement avec celui de Tatiana : la jeune fille est à la fois plus mûre, peut-être aussi plus inconséquente, ce que traduisent admirablement le jeu scénique mais aussi le chant de l’interprète, porté par une voix chaude et veloutée, à la projection assurée. Il manque à la voix d’Aleš Briscein un peu plus de rondeur et quelques teintes plus sombres, plus automnales pour exprimer au mieux la mélancolie profonde qui tourmente Lenski. Sa prestation n’en demeure pas moins émouvante et vaut au ténor un joli succès personnel. Une seule scène (l’air de Grémine au dernier acte) a suffi à Tijl Faveyts pour faire valoir un art du chant éblouissant : la voix est magnifique, superbement timbrée sur toute la tessiture, le legato souverain, l’émotion constante : voilà un artiste que l’on est impatient de réentendre dans des rôles plus importants !

Eugène Onéguine au Komische Oper
© Iko Freese / drama-berlin.de

Reste enfin le couple de protagonistes, d’une crédibilité absolue : on a certes entendu des Onéguine plus assurés vocalement que celui de Günter Papendell (le registre aigu de la voix est un peu fragile, surtout au premier acte) ; mais le personnage est incarné avec une intelligence et une conviction qui emportent l’adhésion et balaient les réserves. Il revient enfin à Ruzan Mantashyan de faire oublier, dans le rôle de Tatiana, Asmik Grigorian, qui s’y était montrée incandescente. La soprano arménienne dispose de moyens légèrement moins impressionnants que ceux de sa consœur ; mais sa musicalité, sa sensibilité sont extrêmes (sa confrontation finale avec Onéguine est absolument bouleversante), et son engagement constant. Sans parler d’un jeu d’actrice digne des meilleures comédiennes ! Elle remporte aux saluts un triomphe amplement mérité.

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