Mercredi 24 juillet, 20h. Tous les micros de France Musique et toutes les oreilles des lyricomanes sont tournés vers le Corum de Montpellier pour un des événements opératiques de l’année, au Festival de Radio France : la renaissance de Fervaal, opéra de Vincent d’Indy largement tombé dans l’oubli depuis un enregistrement partiel (et peu mémorable) de l’ouvrage en 1962.

Pourquoi cet oubli ? Figure majeure de la musique en France au tournant des XIXe et XXe siècles, fondateur de l’influente Schola Cantorum qui concurrença le Conservatoire de Paris, compositeur et professeur réputé, Vincent d’Indy s'est retrouvé écrasé entre Massenet et Fauré d'un côté, Debussy et Ravel de l'autre, quand les historiens et les musicologues, dans la deuxième moitié du XXe siècle, ont érigé leur Panthéon de la musique française. Les opinions monarchistes et anti-dreyfusardes du compositeur n’ont pas favorisé sa cote de popularité tandis que, côté esthétique, son wagnérisme revisité était insuffisant pour faire une bonne école nationale… Le debussysme, modèle majeur de la modernité musicale, emportait alors tout sur son passage.

<i>Fervaal</i> au Festival Radio France Occitanie Montpellier © Luc Jennepin
Fervaal au Festival Radio France Occitanie Montpellier
© Luc Jennepin

Aujourd’hui, peut-être réalise-t-on enfin qu'éliminer Vincent d’Indy revient à faire sauter un chaînon essentiel dans l’histoire de la musique en France. Œuvre singulière, Fervaal reflète les influences et les recherches musicales de la fin du XIXe siècle. Bien sûr, le wagnérisme de l’ouvrage saute aux oreilles : les incessantes progressions chromatiques du duo d'amour de l’acte I rappellent un autre duo amoureux, à l’acte II de Tristan et Isolde. Les références portées par l’orchestration sont innombrables, du cor anglais en coulisses pour le Berger (revoilà Tristan) aux fanfares héroïques de cuivres (Siegfried), sans oublier les ondulations de cordes en sourdine pour planter le décor boisé (Siegfried encore). Quant au livret, il use et abuse de transpositions de l’univers wagnérien dans un paysage celtico-cévenol : guidé par Arfagard, père spirituel représentant la puissance divine vacillante de l’ancien monde (toute ressemblance avec Wotan n'est pas fortuite), le chaste guerrier Fervaal, blessé, est secouru par la noble – et non moins chaste – Guilhen. L’amour maudit (cf. L'Or du Rhin), impensable puis inévitable entre les deux jeunes héros amènera un bouleversement majeur et l’avènement d’un ordre nouveau, avec transfiguration finale à la clé.

Mais Fervaal n’est pas qu’une (belle) copie wagnérienne. Toute l’originalité de l’ouvrage tient de son métissage avec des éléments typiquement français de l’époque : usage ponctuel d’une modalité qui sera la marque d'un certain Debussy quelques années plus tard, couleurs populaires extraites du folklore cévenol, mélopées mystiques du chœur qui annoncent les « Sirènes » du même Debussy, exploration de timbres originaux (clarinette contrebasse, saxophones)… Malgré un livret à la puissance dramatique et à la profondeur métaphysique limitées, il en résulte une œuvre passionnante qui mériterait un retour au disque et/ou à la scène.

Dernier obstacle à la popularité de Fervaal : l’écrasant rôle-titre ne peut être assuré que par un ténor hors-catégorie. À part Michael Spyres, qui pourrait s’y atteler ? Ce soir, le chanteur américain crève l’écran : sa prononciation du français est exemplaire, son timbre intense ne perd jamais en puissance malgré l’accumulation des difficultés et des suraigus (« Hogué ! Celtes, hogué ! »), son souffle héroïque balaie l’ouvrage et propose la plus saisissante des incarnations. À ses côtés, Gaëlle Arquez (Guilhen) ne dispose pas de la même ampleur vocale mais ses arguments sont tout aussi convaincants : concentrée sur sa partition, la mezzo-soprano détaille les contours alambiqués de la ligne mélodique avec une élégance, une souplesse et une justesse hors-norme, marque d’un travail minutieux plus qu’admirable quelques semaines seulement après sa brillante Iphigénie parisienne.

Gaëlle Arquez (Guilhen), Michael Spyres (Fervaal), sous la direction de Michael Schønwandt © Luc Jennepin
Gaëlle Arquez (Guilhen), Michael Spyres (Fervaal), sous la direction de Michael Schønwandt
© Luc Jennepin

Dans le rôle d’Arfagard, Jean-Sébastien Bou reste en revanche en retrait, visiblement en méforme. Après un premier acte bien en-deçà de son rayonnement habituel (intonation basse, graves engorgés, projection forcée), le baryton relève la tête à partir du deuxième acte. Dans la litanie inégale des seconds rôles, Elisabeth Jansson entonne noblement les paroles divines de Kaito et deux ténors se distinguent : François Rougier rayonne dans les brefs rôles du Berger et du Barde tandis qu’Éric Huchet (Lennsmor) mène vaillamment le Conseil des chefs celtes.

Les chœurs solides complètent idéalement le plateau vocal et l’Orchestre national Montpellier Occitanie prend la très difficile partition à bras le corps, avec un investissement remarquable. Si la plupart des solistes se surpassent – au premier rang desquels le brillant alto solo, Éric Rouget –, on pourra déplorer un manque de netteté répété dans les cuivres et le délitement des pupitres de violons dans le dernier acte. À la baguette, Michael Schønwandt réalise une démonstration de direction lyrique, assistant parfaitement les chanteurs, soignant les équilibres et se démultipliant pour conforter ses musiciens dans l’orchestration délicate de l’ouvrage. Il fallait bien cela pour venir à bout de l’exigeant Fervaal. L’opéra s’achève à minuit passé dans un Corum qui s’est clairsemé au fil des entractes. Ce qui n’empêche pas les spectateurs restants de réserver une standing ovation aux artistes de cette production mémorable.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Festival Radio France Occitanie Montpellier.

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