Après son annulation en dernière minute l’année dernière pour cause de Covid-19, c’est sur internet que le Festival de Pâques d’Aix-en-Provence invite cette fois le public, pour une édition 2021 entre le 27 mars et le 11 avril. Un festival numérique donc, gratuit (avec la possibilité d’une participation libre) et en direct grâce à l’application Inlivewith qui promet « une expérience immersive au cœur du concert » (accès par le site du festival). Au cours de ces 16 soirées de concert, l’internaute aura en effet la possibilité de choisir son angle de vue entre les différentes caméras présentes pour la vidéo. Comme d'autres rares journalistes, nous avons eu cependant la chance d’assister au concert d'ouverture à l’intérieur du Grand Théâtre de Provence.

Renaud Capuçon, Edgar Moreau et François-Frédéric Guy sur la scène du Grand Théâtre de Provence
© Festival de Pâques d’Aix en Provence 2021 – Caroline Doutre

On sait que le métier de programmateur est devenu parmi les plus compliqués en ces temps de pandémie : pour preuve, l’affiche du concert a dû être modifiée in extremis. L’Orchestre Philharmonique du Luxembourg et le pianiste Alexandre Kantorow n’ayant finalement pas pu venir à Aix-en-Provence en raison de la situation sanitaire actuelle, Chopin et Schumann sont reportés à des jours meilleurs et laissent la place à Beethoven. L’année dernière, millésime de célébration du 250e anniversaire de naissance du compositeur, a tellement été perturbée que ce n’est que justice de prolonger de quelques mois l’hommage ! Deux trios avec piano sont donc au programme, interprétés par des solistes de très haute volée : François-Frédéric Guy au piano, Edgar Moreau au violoncelle, tandis que Renaud Capuçon, le directeur artistique de la manifestation, tient son violon… son « partenaire de vie » comme il le nomme, le fameux Guarneri de 1737, pour lequel il avait délaissé son précédent Stradivarius de 1721.

Dans le Trio avec piano n° 5 dit « Trio des esprits », on est enchanté d’emblée par le violoncelle plein d’émotion d’Edgar Moreau. Celui-ci ainsi que son aîné Renaud Capuçon se montrent absolument impeccables de musicalité et de virtuosité tout au long du programme. C’est sans doute un effet de l’acoustique, mais l’impression initiale dégagée par le piano relève d’une certaine discrétion, l’instrument laissant une grande place sonore aux deux archets. On reconnaît tout de même la sûreté d’interprétation de François-Frédéric Guy, interprète beethovénien de premier plan, qui a enregistré entre autres l’intégralité des sonates, joué et dirigé les cinq concertos…

Dans le « Largo » (deuxième mouvement), les quelques notes ineffables des cordes sont un régal, on admire la délicatesse du toucher et la douceur caressante du violon. Le « Presto » final, plutôt guilleret et printanier, amène davantage de brillant, chacun assurant à tour de rôle le trait d’agilité de sa partition.

Renaud Capuçon, Edgar Moreau et François-Frédéric Guy sur la scène du Grand Théâtre de Provence
© Festival de Pâques d’Aix en Provence 2021 – Caroline Doutre

Dans le plus connu Trio n° 7 « à l’Archiduc », l’oreille a dû s’habituer à l’acoustique du soir et l’équilibre entre les trois instrumentistes est cette fois ressentie idéale, avec un piano extrêmement clair qui prend davantage d’importance. Les pizzicati des deux instruments à cordes frottées lui font la part belle dans le premier « Allegro moderato », puis dans le scherzo qui suit, très dansant, on apprécie une fois encore la magnifique ampleur, sur certains phrasés, du violoncelle d’Edgar Moreau. Le troisième mouvement (« Andante cantabile ») relève sans doute de la meilleure inspiration du génie de Beethoven : le piano d’une sérénité à toute épreuve imprime un tempo idéal et la ligne du violon se révèle d’une pureté assez unique. L’« Allegro moderato » conclusif est joué dans l’enchaînement, le mouvement virevoltant ne donne pas le moindre sentiment d’effort ou de difficulté pour aucun des trois solistes. Et pourtant l’abattage et le brio impressionnent… Du grand art !

****1