Depuis neuf ans, le Festival Présences Féminines met un point d’honneur à célébrer compositrices et musiciennes. Pour son édition 2019, le festival a imaginé une journée complète de visites thématiques et de concerts au Musée national de la Marine de Toulon. Parmi les nombreuses performances proposées ce samedi, on a retenu l’émouvant hommage à Clara Schumann, présenté par Laetitia Volcey (soprano), Élise Bertrand (violon) et Pierre Gasnier (piano), auxquels se sont jointes les danseuses Loulou Carré et Eléonore Pinet Bodin. Une collaboration toute en émotion.

Le public dans le Musée national de la Marine © James Bihouise
Le public dans le Musée national de la Marine
© James Bihouise

En cette journée ensoleillée, il apparaît heureux de quitter la traditionnelle salle de concert pour un bâtiment ouvert. Outre le plaisir des yeux, il nous tarde de découvrir l’acoustique de ce lieu informel. En effet, c’est dans un immense hall – où se côtoient maquettes de navires, cartes maritimes et tableaux de Joseph Vernet – que nos interprètes s’apprêtent à entonner Die Stille Lotosblume, lied composé à partir d’un poème de Friedrich Rückert. L’œuvre relate la floraison d’une fleur de lotus à la tombée de la nuit. Dès les premières notes, l’effet est immédiat : la profondeur de la salle amplifie considérablement la résonance naturelle des sons. Les voix de Laetitia Volcey et du piano se marient harmonieusement grâce à l’entretien prolongé des sons. On y découvre une chanteuse à l’énergie exceptionnelle, avec un timbre pénétrant, capable d’investir la totalité des lieux. Elle fait preuve d’une grande intelligence en distinguant clairement les passages les plus vigoureux des mesures plus introspectives. En survolant presque tous les obstacles de la prosodie allemande – on aurait aimé entendre une plus forte accentuation des consonnes – la soprano offre une démonstration technique convaincante. Parmi ces figures féminines, Pierre Gasnier ne démérite pas en élaborant un accompagnement figuratif en fusion avec le timbre vocal.

Également programmée aujourd’hui, la très attendue Romance1 opus 22, une des dernières pièces de Clara Schumann, composée trois ans avant la mort de son époux. Avec une posture souple, dont les mouvements soulignent le pathos de l’œuvre, Élise Bertrand se prête à l’exercice avec une certaine aisance. On admire la large palette de dynamiques que possède l’interprète, remarquable dans les passages à peine audibles comme dans ses fortissimo héroïques. Outre la diversité des nuances, on apprécie particulièrement la richesse de son vibrato : tantôt nerveux et resserré, tantôt large et langoureux.

Élise Bertrand © James Bihouise
Élise Bertrand
© James Bihouise

Pour les deux pièces suivantes (Er ist gekommen in Sturm und Regen et Sie Lieben sich beide), les musiciens se tournent davantage vers une interprétation dramatique. On sent le visage de la chanteuse habité par les états d’âme de la compositrice. Sans tomber dans l’exubérance, les interprètes se mettent à mimer une scène théâtrale : les jeunes femmes se déplacent, s’assoient à la terrasse d’un café et feuillettent un ouvrage romantique. Laetitia Volcey s’adonne même à la lecture d’une lettre enflammée de Clara à son mari en guise d’interlude. Les jeunes talents concluent avec la saisissante Romance n° 3 opus 22 pour violon et piano. Le tout est gracieux, regorge de rubato et le vibrato y est omniprésent.

Une des originalités de la performance est l’ajout de chorégraphies réalisées par Loulou Carré et Éléonore Pinet Bodin, fraîchement diplômées du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon. Ensemble, elles participent à la clarification des émotions décrites par les poèmes, en proposant un enchaînement de style contemporain mettant en scène divers gestes et émois du quotidien.

Pierre Gasnier (piano), Élise Bertrand (violon), Loulou Carré et Eléonore Pinet Bodin (danse) © James Bihouise
Pierre Gasnier (piano), Élise Bertrand (violon), Loulou Carré et Eléonore Pinet Bodin (danse)
© James Bihouise

Ce que l’on retient le plus de cette prestation, c’est cette volonté globale d’accentuer les effets rhétoriques pour clarifier la forme. En assumant pleinement une interprétation langoureuse et poétique, les musiciens ont su faire ressortir l’aspect sensible immanent à l’œuvre de Clara Schumann. Un hommage vibrant à la compositrice pour le bicentenaire de sa naissance.

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