Il y a bientôt plus de personnels d'accueil dans le hall et devant l'entrée de l'auditorium, de gardiens autour des portiques de contrôle de la Maison de la Radio que de public dans la salle pour écouter le récital que donne Florent Boffard dans le cadre de la trentième édition de Présences 2020, le festival de musique contemporaine que Radio France organise chaque année. 

Florent Boffard © Jean-Baptiste Millot
Florent Boffard
© Jean-Baptiste Millot

La Maison ronde a pourtant une force de frappe importante en termes de communication – au moins six stations de radio –, pour promouvoir son festival, rameuter le public. La grève des transports est terminée, George Benjamin, le compositeur fêté cette année, est l'un des plus importants de notre temps, l'un de ceux dont la musique est la plus accessible quand bien même il ne sacrifie pas son art aux sirènes néo-tonales. Que se passe-t-il ? Le musicien attendu en ce samedi après-midi est Florent Boffard, splendide pianiste, professeur respecté, mieux aimé de ses élèves, au Conservatoire supérieur de musique et de danse de Lyon et plus récemment de Paris, ancien de l'Ensemble intercontemporain du temps de Pierre Boulez. Musicien de 55 ans aux allures de petit prince grisonnant qui a « derrière lui » une carrière faite de rencontres, de compagnonnages avec nombre de compositeurs, faite aussi d'une pratique du grand répertoire électivement choisi et laissant une large place à Béla Bartók, Claude Debussy ou encore Arnold Schönberg. « Derrière lui » ? Quelle expression maladroite ! Une carrière s'inscrit dans une trajectoire qui va de l'avant sans se retourner vers un passé nostalgique, accumule expériences et savoirs en mouvement et forme une sorte de monde en expansion constante qui fait se confondre l'espace et le temps. 

C'est avec l'étrange sensation de n'être entouré que de têtes connues de longue date qu'on prend place dans la salle, au parterre, face au piano. Florent Boffard entre de son pas léger, silhouette frêle et discrète, suivie par son tourneur de pages. Il prend place devant le piano pour un programme tout entier fait d'études pour l'instrument, enfin presque car le pianiste y a intégré les 10 Pièces brèves pour piano de George Benjamin qui sont d'une beauté radieuse, parfois d'une couleur modale ravivant le souvenir passager de quelque musique nocturne de Bartók, voire le reflet d'une musique française idéalisée. Il les joue avec cet effacement dans la présence qui est le secret des maîtres : être là, infiniment agissant, mais porte-parole d'un propos tenu par un autre que l'on sert avec dévotion. Et il en ira ainsi de tout le récital jusques et y compris des Trois Etudes paradoxales pour piano de Marco Stroppa, commande de Radio France donnée en création mondiale. On ne vous en dira rien de précis tant leur allure, leurs couleurs, leur raffinement nous ont fait perdre toute notion du présent, du réel, pour nous laisser juste aller au rêve.

Et ces Ligeti ! Féroces, si difficiles du point de vue rythmique qu'on en souffre bien que Boffard les joue avec la facilité, le naturel, l'évidence narrative, l'éloquence qu'il met aux études de Chopin dont il a parsemé son récital en les alternant avec celles de Debussy restituées de façon aussi précise que fondue, légère, allusive. Virtuosité qui n'a pas besoin de s'afficher pour triompher musicalement des chausse-trappes accumulées par des compositeurs qui n'ont pas laissé ici des exercices conçus pour que l'apprenti progresse dans la maîtrise purement instrumentale du clavier, mais des poèmes révolutionnaires qui ne sont accessibles qu'à des pianistes qui savent déjà dominer l'instrument pour faire disparaître la mécanique derrière l'éloquence et les sortilèges du son.

Alors, oui, que se passe-t-il ? On aurait dû se presser cet après-midi dans le bel auditorium de Radio France dont l'acoustique va si bien au piano et si problématiquement à l'orchestre symphonique. Présences drainait autrefois un public varié en âges – et en tenues vestimentaires ! Il est vrai aussi que les places étaient gratuites et que Claude Samuel, le fondateur inspiré de ce festival, avait voulu lui donner le caractère festif d'un forum en ébullition. Cet esprit s'est perdu dans les limbes d'une vie musicale qu'on sent morose, sans grandes causes artistiques à défendre, comme ce fut le cas des années 1970 aux années 2000. Et, entre nous, faire payer le programme général – 5 euros –, pour ne donner gratuitement au public qu'un petit quatre pages sans aucun texte détaillant les pièces jouées et ne présentant que leur titre et le nom du compositeur est tout de même un brin étrange pour le service public. 

Souhaitons que le 26 février, les auditeurs de France Musique soient nombreux derrière le poste pour écouter la retransmission en différé de cet admirable récital.

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