Revenir sur chacun des airs de Claudio Monteverdi pour une seule voix auxquels ce concert était consacré n'éclairerait sans doute pas vraiment la prestation proposée par Mariana Florès lors de ce récital au festival de Froville (Lorraine). En effet, toutes les pièces ont apporté la même preuve, sans cesse renouvelée, des qualités de la soprano d'origine argentine : raffinement, épuration des formes ont modelé son expression tant musicale que corporelle. La  résonance et la puissance du son, la netteté de l'articulation sont saisissantes. Pour le plus grand plaisir du public qui a su témoigner d'une réelle jubilation.

Monika Pustilnik, Leonardo Garcia Alarcón, Mariana Florès, Juan Manuel Quintana, Marie Bournisien © Festival de Froville
Monika Pustilnik, Leonardo Garcia Alarcón, Mariana Florès, Juan Manuel Quintana, Marie Bournisien
© Festival de Froville

Atteignant un niveau comparable en qualité, les instrumentistes qui l'entouraient, ont ajouté à l'accompagnement du programme vocal de magnifiques interludes. Membres de La Cappella Mediterranea, ils étaient placés sous la conduite de leur chef, Leonardo García Alarcón, également organiste et claveciniste, insufflant dynamisme esprit de rigueur et cohésion à l'ensemble. Le jeu parfait et inspiré de ces musiciens, leur art de l'accompagnement, mériteraient certainement une critique spécifique.

Le Pianto della Madonna, version religieuse du Lamento d'Ariane et pièce conclusive du recueil Selva morale e spirituale de Monteverdi, a constitué l'une des plus éloquentes illustrations du talent de Mariana Florès. Dans cette représentation de la Vierge au pied de la croix, s'exprimait de manière profondément dramatique, bouleversante pour toute conscience religieuse ou non, la douleur immense et mystérieuse d'une femme touchée au plus intime d'elle-même. Un savant jeu de nuances expressives soulignait le sens du texte : le chant se coulait successivement, sans aucune solution de continuité, dans diverses figures contrastées du sentiment de malheur : déréliction, lamentation déchirante, supplication. La voix que nous avons entendue sonnait clair et fort, projetant généreusement dans le lieu la sonorité d'un timbre homogène tout au service de l'émotion. Ainsi largement dispensée de vibrato, cette voix pouvait ornementer la mélodie sans nuire pour autant à la netteté de la diction.

Mariana Florès © Festival de Froville
Mariana Florès
© Festival de Froville

A cette fluidité, s'ajoutait l'art de rendre de manière réaliste soupirs et cris sans pour autant cesser de les chanter, comme ce poignant « Ohimé » (« Hélas ! ») lors du « Ohimé ch’io cado » tiré du Quarto scherzo 
delle ariose vaghezze. Ceci grâce, sans doute, à de puissantes ressources vocales permettant de simuler un cri sans s'épuiser, évitant ainsi tout phénomène de saturation. Cette voix forte et expressive s'est aussi distinguée dans de nombreuses pièces par de très longues tenues de notes dont l'intensité ne variait pas jusqu'au decrescendo de la chute. 

Écouter la voix de Mariana Florès prend un relief supplémentaire lorsqu'on observe son attitude, ses poses, sa gestique. Quelle présence picturale dans le madrigal « Se i languidi miei sguardi » ! Lors de cet extrait de Lettera amorosa a voce sola, recueil ayant donné son titre au concert, la destinatrice de la correspondance amoureuse se tenait debout, posture légèrement relâchée, émue et songeuse, lisant la lettre, y découvrant les mots enflammés de son amant. Il ne s'agissait nullement d'un mime surajouté à la musique et au texte. Au contraire il était donné à voir une réalité incarnée et c'était à partir d'elle que l'art vocal et poétique prenait son essor. Une gestique soigneusement étudiée manifestait l'indicible que recouvrent le texte et les accents de la voix : traits du visage, démarche et surtout jeu ample et féerique des bras allant s'étendre horizontalement ou verticalement. Inséparables visuellement de leur prolongement jusqu'au bout des doigts, ils semblaient tantôt s'orienter vers quelque chose de lointain, d'indéfini, voire d'infini, tantôt laisser les mains surgir en d'étonnantes chorégraphies. Art complet et enchanté.

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