Alors que l’année 2018 célèbre les 160 ans de relations diplomatiques entre la France et le Japon, il était évident de faire découvrir au public de la Philharmonie la grande tradition du gagaku par les plus grands interprètes japonais en ce domaine, désignés dans leur pays comme « trésor national vivant ». Leur dernière tournée en France date de 1976, c’est dire à quel point leur venue cette année constitue à elle seule un événement.

Le gagaku, par le département de musique de la maison impériale du Japon © KOSーCREA  Photo: The Japan Foundation
Le gagaku, par le département de musique de la maison impériale du Japon
© KOSーCREA Photo: The Japan Foundation

Le spectacle, car il s’agit autant d’un plaisir sonore que visuel, est de toute beauté et offre une rencontre fructueuse avec des musiques que l’on ne connaît encore que très peu. Le gagaku, répertoire purement musical, est joué dans un premier temps par le kangen, l’ensemble instrumental contenant entre autres le si particulier orgue à bouche japonais, shō. Un second moment présente la tradition du bugaku, danses complémentaires du gagaku, sur accompagnement du kangen.

La première partie permet d’expérimenter l’importance du rituel dans le gagaku et explore les grandes capacités de cette musique à susciter la méditation et la contemplation : un prélude netori ouvre le programme pour installer le mode musical et l’atmosphère qui lui est associée. Les trois pièces proposées par la suite, toutes traditionnelles, suivent le même principe : l’orgue à bouche crée les harmonies, suivi par des mélismes des fue (flute traditionnelle) et des hichiriki (hautbois), alors que les cordes pincées, biwa (luth) et sō (harpe), remplissent plutôt un rôle percussif et rythmique avec les kakko, taiko (tambours) et shōko(gong).

D’emblée cette musique envoûte le spectateur et crée un profond sentiment de dépaysement. Les sonorités sont à chaque fois surprenantes pour des oreilles occidentales : la combinaison des accords tenus de l’orgue à bouche et du son nasillard aigu du hautbois ne ressemble à aucun des sons que l’on entend habituellement dans l’orchestre. Il paraît impossible de se repérer dans une métrique quelconque et pourtant les musiciens, souvent sans partition, sans chef ni gestes directeurs, sont parfaitement ensemble et suivent les mêmes dynamiques. Début et fin paraissent se confondre et le temps semble distendu, bien que la musique évolue et se transforme. Cette déstabilisante confrontation est extrêmement enrichissante pour un auditeur occidental : elle éclaire notre propre manière de penser le temps, le rythme, la musique. Nous nous approchons de la transe, si peu présente dans la musique que nous entendons en Occident.

Le gagaku, par le département de musique de la maison impériale du Japon © KOSーCREA  Photo: The Japan Foundation
Le gagaku, par le département de musique de la maison impériale du Japon
© KOSーCREA Photo: The Japan Foundation

Cette impression, mélange d’admiration et de fascination, est décuplée lors de la seconde partie où sont proposées les danses dites « de la gauche » et « de la droite ». L’entrée des danseurs se fait dans une extrême solennité sur une rythmique implacable menée par taiko et shōko monumentaux, disposés de chaque côté de l’estrade. Habillés de majestueux kimonos et de couvre-chefs stylisés, souvent zoomorphes, ceux-ci effectuent des mouvements lents très précisément codifiés, créant une chorégraphie géométrisée qui s’intègre exactement dans l’espace de danse carré sur scène. Tout est ici source d’enthousiasme : la beauté des kimonos qui résultent des multiples couches de tissus chatoyants superposées, la délicatesse des parures et des masques et l’exactitude des gestes répétitifs. 

L’association du kangen et des chorégraphies ritualisées du bugaku ne peut que renforcer le sentiment de participer à une somptueuse et très solennelle cérémonie, d’autant plus impressionnante que le spectateur non averti ne peut pas véritablement en saisir le sens. Il s’agit bien de ce « choc » dont parle Pierre Boulez, ce « choc d’une tradition codifiée autrement, mais aussi puissamment que la tradition d’Occident, qui va précipiter la rupture de la nouvelle musique avec les éléments traditionnels européens ». Ces paroles, pourtant datées des années 1990, sont finalement toujours autant d’actualité aujourd’hui.

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