Six mois ont passé depuis que la Walkyrie s’est éteinte sur son rocher, bercée par un Wotan lâché par ses cordes vocales. Inutile de dire que le suspense était insoutenable au moment de rallumer la flamme wagnérienne à la Philharmonie de Paris : Evgeny Nikitin, de retour pour incarner le dieu du Ring, allait-il tenir le choc dans Siegfried, troisième épisode de la saga lyrique ? Dans quel état allions-nous retrouver l’Orchestre du Mariinsky et son chef charismatique, Valery Gergiev, six mois après une première moitié de tétralogie mitigée ?

Valery Gergiev © Alexander Shapunov | CAMI
Valery Gergiev
© Alexander Shapunov | CAMI

Dans une Philharmonie relativement clairsemée, le premier acte ne rassure pas : absorbé par la partition, le chef russe balbutie son prélude, le bras étrangement mou, le corps peu alerte. Côté bois, on met quelques minutes avant de synchroniser les attaques. Côté cordes, les pupitres paraissent désunis, démunis devant la fragilité du maestro. Placés inhabituellement sous le feu des projecteurs, les musiciens sont privés du confortable cocon de la fosse et peinent à trouver leurs marques. Brillants comme à l’accoutumée, les cuivres jouent bientôt un rôle fédérateur qui rassure les troupes. On perçoit cependant les limites d’un Siegfried en version de concert. Si cela permet d’admirer comme rarement les mécanismes de l’orchestration wagnérienne, cela met également en lumière tous les grains de sable présents dans les rouages du Mariinsky : malgré l’activité d’Olga Volkova, impeccable supersoliste, les premiers violons seront notamment débordés par l’accumulation de traits virtuoses pendant toute la soirée.

Derrière l’orchestre, on craint le pire dans un premier temps : formidable Mime il y a six mois, Andrei Popov toussote, se mouche, s’hydrate entre deux interventions. Une malédiction pèserait-elle sur ce Ring russe ? Fort heureusement, aucune défaillance n’est à relever cette fois-ci. Après un premier acte légèrement engorgé, Popov fait de nouveau des prouesses en Nibelung retors, trouvant le juste milieu entre art vocal et jeu scénique.

Face à lui, Mikhail Vekua tient son troisième rôle tétralogique en autant d’opéras : après Loge (L’Or du Rhin) et Siegmund (La Walkyrie), voilà qu’il incarne Siegfried. Le rôle-titre subit la concurrence évitable d’une enclume beaucoup trop sonore dans la scène de la forge, mais cela ne l’empêche pas de lancer des « Notung ! » à faire trembler les murs. Alliage impressionnant de projection, de justesse et d’élocution soignée, Vekua resplendit en ténor héroïque. Enfin, Nikitin renaît de ses cendres dans le rôle du dieu déclinant : il campe un Wotan solidement ancré dans ses appuis, formidable de charisme et de puissance.

À partir de la fin du premier acte, l’orchestre monte en régime et Gergiev retrouve son souffle. Le reste de l’opéra sera tout simplement époustouflant. Le deuxième acte est magnifié par un trio masculin de voix graves redoutables : Nikitin est rejoint par le timbre intense de Roman Burdenko (effrayant Alberich) et par Mikhail Petrenko, basse caverneuse à souhait dans le rôle du dragon Fafner. L’orchestre se démultiplie en effets sonores des plus réussis, des frémissements délicats de la forêt à l’affrontement tonitruant de Siegfried avec le dragon. De la clarinette au cor, tous les solistes sont à saluer sans exception pour la qualité de leurs incarnations : en l’absence de mise en scène, ce sont eux qui apportent au drame toutes ses nuances, toutes ses couleurs.

Minoritaires dans l’ouvrage jusqu’au troisième acte, les voix féminines ne sont pas pour autant d’une importance secondaire : dès le deuxième acte, Anna Denisova fait un Oiseau de la forêt idéal, au timbre agile, rond et doucement vibré. Dans le rôle de la déesse Erda, Zlata Bulycheva apporte ensuite sa voix ardente, large et profonde au mythe wagnérien. L’opéra atteint un niveau défiant toute concurrence lors du réveil de Brünnhilde dans la dernière scène. L’entrée silencieuse d’Elena Stikhina était déjà une réussite, la chanteuse rayonnant au-dessus des flammes ondulantes de l’orchestre. Mais ses premières notes (« Heil dir, Sonne ! »), éclatantes, radieuses, ont une pureté et une plénitude qui rappellent les plus grandes Brünnhilde de l’histoire. Siegfried ne quittera plus ce niveau d’excellence, Vekua et Stikhina montrant une émouvante complicité dans le duo d’amour. Le rayonnant motif de la paix (« Ewig war ich ») amène une conclusion idyllique. Malgré l’heure tardive, on se prend à vouloir prolonger indéfiniment une expérience wagnérienne qui, après bien des péripéties, a enfin atteint son Walhalla.

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