Les affiches placardées dans la ville de Châteauroux le disent : « Liszt a 20 ans du 14 au 20 octobre 2021 ». En vérité, Liszt a tous les jours vingt ans, depuis l'année 1830, comme le raconte dans sa conférence de 14h le musicologue Nicolas Dufetel dont les travaux sur le compositeur font autorité. Chercheur au CNRS, il est aussi de plain-pied dans son époque, puisqu'il est adjoint au maire chargé de la culture à Angers... Franz Liszt y a joué, alors qu'il n'a fait qu'évoquer le désir de créer un festival à Châteauroux, avec George Sand qui vivait non loin à Nohant où le compositeur passera, écrit-il, « trois mois d'une vie pleine et sentie dont j'ai pieusement recueilli toutes les heures dans ma mémoire. » 

Nicolas Dufetel
© Benjamin Steimes / Châteauroux Métropole

Les 20 ans de Liszt et leur permanence dans la mémoire du compositeur jusqu'au soir de sa vie sera justement le cœur du propos de Dufetel. À l'aide d'images et d'extraits de lettres comme des rares carnets de musique où Liszt notait tant de choses, le musicologue souligne l'acte fondateur moral, religieux et esthétique de la cérémonie de 1830 au Panthéon, en présence de Louis-Philippe. Liszt parlera de ce jour... de ses 28 ans à sa disparition, n'oubliant jamais cette jeunesse « idéaliste et naïve ». Et Dufetel montre combien dès avant ses 20 ans, le compositeur avait déjà emmagasiné le matériau d'œuvres qu'il ne trouvera le temps de composer qu'une fois le fardeau de sa vie de pianiste déposé, matériau remâché en un travail continu de transformation, du berceau à la tombe, jusqu'à la prescience d'un monde sonore nouveau. Quelle série d'émissions extraordinaires ce thème ferait sur les antennes de France Musique !

À peine est-on sorti, la tête pleine de musiques et d'œuvres de Liszt à réécouter, dont ses poèmes symphoniques, que nous voici dans la même Chapelle des Rédemptoristes pour écouter à 16h le pianiste, improvisateur et compositeur Jean-Baptiste Doulcet que l'on admire depuis ce Concours Clara-Haskil où son Brahms nous avait conquis et depuis ce Concours Long-Thibaud où son Concerto n° 3 de Bartók avait fait dresser l'oreille.

Jean-Baptiste Doulcet
© Benjamin Steimes / Châteauroux Métropole

Il a choisi trois œuvres « impossibles » : la Wanderer-Fantaisie de Schubert, la Paraphrase sur la Valse de Faust de Gounod et Après une lecture du Dante de Liszt. Il joue, indifférent à la beauté sonore cultivée pour elle-même, mais pas sans se préoccuper du matériau sonore : la pièce de Schubert a quelque chose de brut qui appelle plus que le piano – Liszt d'ailleurs en réalisera une version pour piano et orchestre. Doulcet en unifie d'une façon organique les différents épisodes, prend tous les risques sans que ses – rares – petites erreurs ne soient à porter à son débit. Bien au contraire, on est heureux d'entendre un musicien oublieux de lui-même totalement à ce qu'il fait, qui construit, fait avancer la musique et nous émeut en accouchant d'un chef-d'œuvre. La Paraphrase sur la Valse de Faust aura le côté quasi sarcastique que Liszt lui a donné : il y a quelque chose du cinéma d'Ophüls dans ce jeu et dans cette œuvre, quand l'original de Gounod serait plutôt du René Clair. Dante sera phénoménale en raison, là encore, du refus de paraître d'un musicien qui bâtit, s'immerge, se bat imaginairement contre cette vision infernale dont il triomphe à l'issue d'une prise de possession qui fait se confondre la puissance de son mental, de sa conviction avec l'œuvre elle-même dans une démesure sonore qui cloue l'auditeur au fond de son fauteuil. Saint Georges a terrassé le dragon.

Benjamin Grosvenor
© Andrej Grilc

Un petit tour dans un café pour écouter les jeunes solistes de l'académie avant d'assister dans la grande salle de l'Equinoxe au récital de Benjamin Grosvenor. Que dire quand on est en présence d'un « extraterrestre » ? C'est ainsi que Bruno Rigutto qualifie admirativement son jeune confrère en sortant du récital. Et c'est l'image qui s'impose. D'où nous parle ce jeune homme souriant ? Revient-il du monde des morts pour nous livrer une Sonate de Liszt débarrassée de toute fièvre romantique, de toute sauvagerie, de toute grandiloquence humaine ? Grosvenor, quasi immobile, assis droit sur son siège, joue dans son monde une œuvre qui n'a pas encore d'histoire, vierge de toute tradition. Familière et pourtant inconnue pour l'auditeur qui se remémore un très grand soir de Claudio Arrau il y a près de cinquante ans, si différent mais à jamais marquant lui aussi. La Sonate en si devient une grande œuvre religieuse toute de béatitude, de bonté, immatérielle. Les Sonnets de Pétrarque étaient eux tout de poésie, de raffinements sonores et pianistiques irréels nous conduisant aux confins du monde sonore et du silence. La Sonate en si mineur de Chopin étonnait à la fois par sa conception classique, pianistiquement immaculée, d'une grâce et légèreté inimaginables, d'une rigueur bachienne dans le mouvement lent et d'une libération presque joyeuse dans le finale. Grosvenor est un extraterrestre qui nous parle d'un monde qu'il est le seul à habiter mais dont il nous fait partager les beautés.


Le voyage d'Alain a été partiellement pris en charge par les Lisztomanias de Châteauroux.

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