Entre deux représentations scéniques à Zurich, le chef-d’œuvre de Rameau Hippolyte et Aricie vient à Paris, pour une version de concert au Théâtre des Champs-Élysées. Les coupes sont relativement nombreuses et s’appuient sur les trois versions de 1733, 1742 et 1757. Pour tout chanteur, passer d’un investissement théâtral au simple concert est un exercice périlleux ; l’ensemble du plateau ne mérite à cet égard que des éloges, même si la mise en espace apporte une crédibilité discutable aux enjeux psychologiques, flirtant davantage avec les codes du vaudeville qu'avec ceux des ors versaillais.

Stéphanie d'Oustrac © Perla Maarek
Stéphanie d'Oustrac
© Perla Maarek

Cependant, Stéphanie d’Oustrac donne à Phèdre une épaisseur appréciable qui transcende le livret plutôt simpliste de l’abbé Pellegrin. L’humanité que lui inspire son amour pour Hippolyte, ses effrayants remords à l’annonce de sa mort supposée, la violence de ses éclats lorsqu’elle s’oppose à son beau fils (duo du troisième acte) composent le portrait d’une héroïne aveuglée par la haine et le désir. Le talent remarquable de Stéphanie d’Oustrac est de réinventer une manière d’hystérie stylisée qui jamais ne dépasse les propositions de l’écriture. La projection et la présence scénique sont proprement impressionnantes, la prestation vocale incandescente, la folie de la scène finale laisse bouche bée.

Face à cette figure d’une dureté imprévisible, les tourtereaux n’ont d’armes que leur séduction vocale et, sur ce plan, le soprano dense (quel beau médium !) de Mélissa Petit confère à Aricie un troublant mélange de fragilité et d’assurance, dont la sûreté dans les mélismes ornementaux trouve en Cyrille Dubois un partenaire idéal. Ce dernier campe un Hippolyte à l’aigu rond et facile, d’une musicalité parfaite, aussi à l’aise dans l’élégie charmante que dans l’autorité qui l’oppose à Phèdre. Le Thésée d’Edwin Crossley-Mercer, d’un métal souverain, propose une représentation plus monolithique du roi d’Athènes ; on sent occasionnellement de compréhensibles résistances à de caricaturales inégalités « à la française » que lui impose le cadre instrumental. Malgré un français parfois approximatif, la Diane d’Hamida Kristoffersen figure un personnage à l’inhabituelle complexité psychologique qui renouvelle l’approche du personnage. Wenwei Zhang, dans le double rôle de Neptune et Pluton, apporte l’autorité d’une voix de basse puissante et d’un sens dramatique bienvenu.

Les rôles secondaires sont globalement de haute tenue. Si le Trio des Parques est expédié sans beaucoup de ménagement ni de véritable intensité dramatique, le Tisiphone du ténor Spencer Lang ne manque pas de panache. Le ravissant soprano de Gemma Ni Bhriain se tire avec une grâce piquante des ariettes de la chasseresse, de la matelote et de la prêtresse dont l’écriture très instrumentale réserve de réelles difficultés et l’Œnone d’Aurélia Legay se coule avec aisance dans l’art subtil du récitatif français. Le Chœur de l’Opéra de Zurich n’est pas un modèle d’homogénéité (vibrato assez prononcé des sopranos) mais sa conviction rend convenablement justice à une partition où l’on a cru nécessaire d’améliorer le talent du compositeur par des accentuations curieuses (« Que ce rivage retentisse ») et des hémioles abruptes.

Emmanuelle Haïm © Marianne Rosenstiehl
Emmanuelle Haïm
© Marianne Rosenstiehl

Dans les nombreux récits menés par la main experte du claveciniste Benoît Hartoin, les chanteurs semblent libérés d’un orchestre valeureux mais légèrement déséquilibré. Sortant de la fosse pour l’occasion, La Scintilla aurait en effet pu bénéficier d’une nouvelle balance entre basses envahissantes et dessus, et la précision des départs n’est pas toujours au rendez-vous. De cette pâte orchestrale plus épaisse que riche, Emmanuelle Haïm dégage de temps à autre une articulation bien sentie, signal appuyé de la caution stylistique mais dont l’effet est de briser la ligne (airs de Thésée). Les danses en apnée (rigaudons), la ritournelle en surchargée d’effets, la chaconne à tempo aléatoire, l’usage envahissant d’un arsenal de percussions détournent le raffinement de l’écriture et sa profondeur expressive. Privé de son dispositif scénique de Zurich, le prosaïsme des choix musicaux apparaît sans doute davantage et convient moins au concert.

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