Comme son titre l'indique, le spectacle de Boris Charmatz présenté en ce moment à l'espace Pierre Cardin réunit trois danseuses et trois danseurs qui dansent, chantent, parlent de divers thèmes reliés à l’Infini. Le chiffre est au centre de la création. Les six danseurs, parmi lesquels se trouve le chorégraphe, comptent les âges de la vie, les unités de mesure, les moutons pour s’endormir ou encore les dates clés de l’Histoire, bref : tout ce qui sert de repère et qui permet aussi d’étendre l’œuvre vers l’infini par la diversité des thèmes évoqués et des gestes réalisés ! Ce spectacle très réfléchi et bien pensé amène le public dans de multiples temporalités. La performance est par ailleurs très physique : la voix, le corps et la pensée semblent en ébullition permanente, composant un vrai spectacle vivant autour d’un sujet qui aurait pu pourtant aboutir à une pièce trop intellectuelle et passive.

<i>Infini</i> de Boris Charmatz © Marc Domage
Infini de Boris Charmatz
© Marc Domage

Si le plateau est complètement nu, la lumière et le son ont des rôles primordiaux. Des projecteurs sur le plateau produisent à certains moments de transition des flashs lumineux ou plongent parfois les danseurs dans une demi-obscurité. Quant au son, la musique enregistrée est très rare et survient à la fin ; mais les danseurs chantent, parlent et produisent un son continu, ce qui relève d’une prouesse technique exceptionnelle compte tenu de leurs mouvements simultanés ! Une cacophonie se fait même entendre lorsque chacun parle ou chante isolé sur le plateau. Les inspirations musicales sont très diverses : on reconnaît des extraits des Indes Galantes, de Chandelier de Sia. Ces airs entonnés rythment les pas et les gestes des danseurs qui évoluent avec aisance dans des costumes simples et près du corps. Rien ne semble superflu dans ce spectacle qui place la sémantique du chiffre sur le devant de la scène.

Chaque mouvement dansé est en effet toujours relié aux chiffres, ce qui permet même aux danseurs de caricaturer des mouvements de danse sur des comptes précis scandés à la façon d’un professeur de danse : « et 1 et 2, 3, 4 et 5 et 6 et 7 et 8 ! » Les danseurs semblent avoir également travaillé autour de souvenirs chorégraphiques personnels : Raphaëlle Delaunay enchaîne des fouettés en criant « 32 ! » (le fameux nombre attendu dans la variation du cygne noir dans Le Lac des Cygnes), tandis que d’autres abordent des mouvements plus jazz ou contemporains.

La présence en scène et le charisme propre à chacun des danseurs contribue aussi grandement à la réussite de ce spectacle. Les six artistes dansent tantôt tous individuellement dispersés sur le plateau, tantôt en groupe, exécutant des portés, des pyramides humaines, des files indiennes, toujours reliés par les mots qu’ils crient ou chuchotent. Bien que leur vocabulaire chorégraphique soit parfois différent voire opposé, le travail de groupe est très bien mené et on sent une énergie commune entre eux. Le mouvement est généreux et une profusion d’idées chorégraphiques se mêle dans un chaos pourtant bien maîtrisé.

À la fin de la création, l’ébullition semble se stabiliser et les danseurs scandent des dates de naissance : on assiste ainsi, en quelque sorte, à la naissance d’Hannah Arendt, Billie Holiday, François Mitterrand, Augusto Boal et bien d’autres personnalités culturelles ou politiques… Ce qui contribue à inscrire le spectacle dans une lignée historique référencée. Puis les années sont nommées et dépassent 2019 jusqu’à atteindre 2100. Boris Charmatz utilise le passé comme socle et comme inspiration mais ne manque pas d’interroger l’avenir à l’infini, nous situant, nous spectateurs, comme un tout petit point parmi tous ces repères de dates passées et ces non-repères à venir.

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