Le nouveau spectacle de Christos Papadopoulos s’intitule Ion, et quand on en sort, il est clair que ce mot n’a pas été choisi par hasard. Tout comme rien n’est laissé au hasard dans Ion, une séquence dansée de manière ininterrompue pendant une heure par des êtres qui semblent à eux dix ne former qu’un seul organisme frémissant. Trois concepts immémoriaux, réunis sémantiquement dans ce mot scientifique et un peu abstrait, ion, se retrouvent exprimés avec force sur scène : le regroupement, en tant que proximité d’entités de même nature mais néanmoins distinctes ; l’attraction magnétique qui tisse des liens entre les corps, la circulation de charges électriques invisibles et pourtant palpables ; et l’action même de marcher, le mouvement rendu possible par l’énergie implacable du souffle vital  – le verbe grec ienai d’où est issu ion signifiant lui-même « aller, se déplacer ». C’est une expérience hypnotique à laquelle nous invite Papadopoulos, une transe profonde pour nous faire sentir la vibration intrinsèque qui émane du monde, et relier concrètement (physiquement) notre propre univers intérieur à l’harmonie cosmique qu’idéalement, nous pourrions tous éprouver à l’unisson.

<i>Ion</i> © Elina Giounanli
Ion
© Elina Giounanli

Être sur la même longueur d’onde… Soit se comprendre parfaitement, atteindre un degré d’entente optimal avec un pair. On pourrait émettre l’hypothèse que Christos Papadopoulos a choisi d’illustrer cette métaphore avec Ion. Depuis quelques années, il s’inspire de recherches en physique et en sociologie pour nourrir ses créations : le fonctionnement d’un groupe d’atomes peut être comparé à celui d’une société imaginée par les hommes, du moins une société idéale où la communauté serait un prolongement naturel voire évident des individus. C’est ce que les danseurs nous montrent. D’abord, on ne voit pas grand-chose ; seul un petit néon de faible intensité est installé au fond du plateau de sorte à laisser entrevoir des ombres qui s’avancent successivement, courent bruyamment alentour comme si elles cherchaient à piétiner le sol, puis repartent, selon des courbes étudiées qui leur permettent de progresser de façon asynchrone sans se heurter. On pense à des animaux qu’on percevrait plus par l’ouïe que par la vue, au beau milieu d’une forêt, en pleine nuit. Cette atmosphère où l’air bruisse sans que l’on voie nettement ce qu’il se passe crée immédiatement un sentiment de curiosité et une légère angoisse, une sorte d’excitation vaguement anxieuse.

Suite à cette introduction qui déjà paraît suspendue dans le temps (a-t-elle duré une minute ou dix ?), la lumière s’intensifie progressivement et le groupe de danseurs se dessine au centre de la scène. La « musique » aussi s’est amplifiée ; d’un quasi bruit vibratoire, semblable au grondement d’un métro qui passerait juste sous le théâtre, elle se précise en basses caverneuses qui s’affirment en un rythme de plus en plus précis, extrêmement minimaliste, répétitif mais qui sera parsemé de variations évolutives tout au long du spectacle. C’est sans doute là l’étrangeté la plus magique et ineffable d’Ion : cette bande son électronique déroule une matière musicale en parfaite adéquation avec la façon dont sont animés les corps des danseurs, comme si les ondes sonores elles-mêmes se matérialisaient dans leurs membres, prenaient vie dans leurs gestes. Les danseurs.ses bougent à peine, en effet ; nus à l’exception d’un pantalon on ne peut plus sobre, placés à quelques centimètres les uns des autres, le regard complètement fixe placé dans le vide loin devant eux (vers le public), ils se contentent de légèrement remuer les bras, pivoter leurs pieds, onduler leur torse, tout cela sans brutalité ni grandiloquence aucune mais pourtant avec vigueur. Leurs mouvements sont de très faible amplitude, et cependant nerveux, secs, dynamiques et habités. Cette gestique sera la seule réalisation chorégraphique du spectacle. L’intérêt ne réside pas dans le type de mouvement, mais dans l’électricité intarissable qui se dégage en continu de l’assemblage de tant de mouvements (presque) identiques et de leur structuration dans l’espace, par effet de ricochet. Bien que le groupe initialement soudé se scinde – là aussi, très progressivement – en plus petits groupes, se resserre, se redispatche sur le plateau, et ce jusqu’à la fin de l’œuvre, le groupe est toujours un. Aucun danseur n’attire plus le regard qu’un autre : tous s’approprient l’énergie qui crépite dans chaque recoin, ils s’y fondent avec leur individualité (notamment leurs particularités physiques) mais en la partageant sans cesse, en se la refilant par à-coups, comme s’ils prenaient soin d’alimenter le niveau énergétique de chacun d’eux afin qu’ils restent tous à débit constant et identique. Ce ne sont plus dix danseurs, c’est une algue à la force tranquille qu’on a sous les yeux, une algue parcourue par le ressac, un végétal captivant dont l’ondulation immuable et envoûtante invite à la méditation ou à la rêverie.

On est donc complètement ailleurs, dans un autre espace-temps, irrésistiblement en flottement, grâce à la remarquable performance de la troupe. Remarquable non seulement pour leur capacité physiologique à produire tant d’effets visuels avec ces gestes microscopiques, mais surtout pour leur qualité vibratoire en tant que corps de ballet – une image qui prend là tout son sens.

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