Quoi de plus alléchant qu’une soirée en compagnie de la grande soprano finlandaise Karita Mattila ? Cette dernière propose un voyage éclectique qui débute par les colorés Zigeunerlieder de Brahms, qui ont chauffé admirablement l’atmosphère afin de mieux apprécier les somptueux Wesendonck Lieder de Wagner, puis en écho les couleurs si typiques, l’humour grinçant des Vier Lieder de Berg, et enfin l’opulence d’une sélection de lieder de Richard Strauss. 

Karita Mattila © Lauri Eriksson
Karita Mattila
© Lauri Eriksson

Que dire de Karita Mattila, cet ovni splendide dans l’armée de grands chanteurs que nous envoie la Scandinavie ? Karita Mattila, c’est une expérience sensorielle à vivre, et au-delà du son, ressentir par les tripes, l’âme de la musique qu’elle fait jaillir, comme une évidence. Depuis ses débuts à Covent Garden à l'âge de 26 ans, la chanteuse finlandaise s’est imposée par son soprano charpenté, volontiers dramatique, caractérisé par les couleurs chaudes d’une voix unique et arpente les scènes les plus renommées en s’offrant aux rôles les plus écrasants du répertoire : Elisabeth, Elektra, Salomé, Desdémone, Léonore, Jenufa, Elsa, Sieglinde, Tosca...

Des Zigeunerlieder, on aura apprécié la belle lenteur du « Lieber Gott, du Weisst » porté par un legato somptueux et une voix d’or. Le texte est offert dans sa richesse, la soliste interprétant à merveille les nuances de ce dernier, mais c’est avec les Wesendonck Lieder que le frisson s’installe, convoqué par les moyens somptueux de la soprano dès « Der Engel » qui ouvre le cycle. Le « Stehe Still ! » est superbe par une ligne vocale pléthorique, soutenu par le piano subtil de Ville Matvejeff. Ce dernier nous emmène loin avec l’introduction du magistral « Im Treibhaus », dont la soprano s’empare avec un sens dramatique qui puise sa profondeur dans son expérience de la scène et la proximité évidente avec Wagner. Avec bonheur, elle réussit à marcher sur le fil ténu de l’émotion, de la noirceur, sans tomber dans une caricature du romantisme excessif dans lequel se vautrent certains chanteurs. On retrouve dans « Schmerzen » les éclats argentés des aigus de la finlandaise pour aboutir sur l’intimité du « Traüme » à l’émotion vibrante et au texte exposé merveilleusement : l’émotion est à son apogée. 

Les Vier Lieder prouvent le sens du jeu de la soprano qui déclame à merveille. Elle est fulgurante  dans le « Dem Schmerz sein Recht », véhémente dans le « Nun ich der Riensen Stärksten überwand », s’éclipse enfin, pleine de malice avec le « Warm die Lüfte ».

Quant à Richard Strauss, les différents lieder proposent un voyage musical abouti dans le monde onirique d’un soprano somptueux. Et si ces lieder sont opulents avec orchestre, le piano de Ville Matvejeff supporte à merveille et avec musicalité la soprano qui est un orchestre à elle seule. Alors bien sûr, la voix entendue il y a des années au Théâtre du Châtelet dans Arabella de Richard Strauss s’est transformée, mais subsistent la ligne, le souffle, le métal irradiant et, au-delà, un don de soi total : la chanteuse s’avance au public sans masque et revêt un costume adapté à chaque style musical en grande artiste et comédienne.

Ce récital aura été émaillé de quelques défauts mais disons-le : la fascination prend le dessus, l’humanité et la fragilité de cette amazone nous subjuguent et irradient, rendant obsolètes toutes tentations de critiques et autres tergiversations sur le détail. Chapeau bas.