En phase avec ces temps de célébration de l’année Beethoven, Evgeny Kissin consacre un récital entier au compositeur de Bonn au Théâtre des Champs-Élysées, avec trois sonates tubes (la « Tempête », la « Pathétique » et la « Waldstein ») agrémentées des héroïques Variations et fugue op. 35.

Evgeny Kissin © Felix Broede
Evgeny Kissin
© Felix Broede

D’un accord strident, Kissin fait taire les derniers applaudissements pour installer un silence de marbre. Le pianiste installe d’emblée une « Pathétique » sans pathos, acharnée et résignée. Il nous rappelle que le piano appartient aux instruments à percussion, tant il montre une obsession pour un rythme rigoureux, presque maniaque (le corps entier accompagnant les mains dans la pulsation), d’une efficacité dramatique redoutable. Les volutes introductives, le thème tourmenté des débuts comme les développements véloces sont marqués d’une agitation constante, qui module des effets magistraux de crescendo et decrescendo.

Les basses assurent la stabilité de l’ensemble. Puissantes, martelées et conduites avec panache, elles portent les différentes fantaisies de la main droite d’une main gauche de fer. L’élan passionnel du texte beethovenien se trouve ainsi bien servi, en dépit d’une nuance d’expression et de volume souvent cantonnée au forte. Le second mouvement en est le paradigme. À la manière d'un cor, les médiums claironnent et laissent entendre un chant charnu et toujours franc dans l’attaque, malgré la pudeur inspirée par cet « Adagio ». Cette légère accalmie se prolonge pendant les premières mesures d’un troisième mouvement plus sensible mais qui gagne rapidement en fureur. Et Kissin d’en revenir à une vélocité agressive, redoutablement précise et économe en pédale, qui arrache une première salve d’applaudissements.

Avec les Variations et fugue op. 35, le pianiste quitte les abysses pour l’éclat de l’héroïsme. Le piano exulte et se dote d’une sonorité orchestrale transportée, corroborée par les nombreux traits de bravoure. Ce trait de jeu tire parfois vers la caricature, les notes caractéristiques du thème étant soulignées comme une référence lourdement appuyée. Il n’en reste pas moins des variations pleines de couleurs et rondement menées, s’achevant avec une fugue qui confirme un art du registre sonore époustouflant, depuis le thème aux nombreux contrechants.

Réaccordé lors de l’entracte, le Steinway de la soirée s’apprête à connaître la « Tempête » made by Kissin. On y retrouve cette même patte à la fois sobre dans le rythme mais insolente dans l’attaque. Cultivant le contraste beethovenien, le pianiste construit un discours haletant qui brasse un large spectre sonore. Et de laisser entendre des nuances inédites dans le troisième mouvement, avec un geste plus délicat, un phrasé plus chantant. Ce que vient confirmer la « Waldstein ». Le caractère percussif des accords dans les basses vient dialoguer avec des lignes mélodiques subtilement dessinées. L’enthousiasme chez l’interprète est plus que jamais saillant, les mains se prêtant à la haute voltige. Monstre de virtuosité, il déçoit encore cependant lors des passages verticaux, typiques du style choral, qui clinquent et manquent décidément de retenue. Et si Kissin semble nous faire croire en une certaine quiétude retrouvée au début du troisième mouvement, il réserve le grand frisson à la fin de l’ouvrage par des gammes fusées finales et des accords affirmés, auxquels ne peut que succéder le silence.

Sous les acclamations du public, le pianiste réserve en bis quelques Bagatelles aux sonorités martiales ou plus intimes, qui détendent quelque peu l’atmosphère pour conclure cette soirée Beethoven.

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