Ces dernières années, les représentations de La Femme sans ombre se multiplient. L'opéra de Strauss, d'une dévorante complexité qui met à mal orchestres et chanteurs, demande aux musiciens un colossal travail de préparation, et constitue pour le chef un vérirable test de ses propres compétences. Ce soir, il n'y avait rien à craindre : sur le plateau du Théâtre des Champs-Élysées, l'excellent Yannick Nézet-Séguin menait, en plus de son bien-aimé Orchestre philharmonique de Rotterdam, une troupe d'élite portée par Lise Lindstrom, Elsa van den Heever, Stephen Gould, et surtout Michaela Schuster et Michael Volle, dont la performance de ce soir fut sans commune mesure.

Yannick Nézet-Séguin © Jan Regan
Yannick Nézet-Séguin
© Jan Regan

Ce qui impressionne en premier lieu dans La Femme sans ombre, c'est l'effet de masse : la combinaison de l'écrasant orchestre symphonique et des deux chœurs (Rotterdam Symphony Chorus, Maîtrise de Radio France) a quelque chose de monstrueux, comme les reliefs d'une créature tentaculaire tout droit sortie de l'imagination d'un Lovecraft. Nézet-Séguin retrouve avec plaisir « ses » musiciens de Rotterdam, dont il a été directeur musical de 2008 à 2019. Sa direction est plus énergique que précise, multipliant les gestes vers le haut (avec, il faut le dire, une endurance qui force le respect), s'aidant en poussant sur les jambes si nécessaire, et a presque quelque chose de chorégraphique. Dans cette œuvre, qui demande qu'on lui insuffle constamment de l'énergie pour ne pas qu'elle retombe sur elle-même, cela fonctionne à merveille.

Les musiciens néerlandais lui répondent avec sérieux et engagement, sans pour autant atteindre le degré de frénésie de leur chef d'orchestre. Cela manque, çà et là, de précision (dans les interventions des vents notamment), et parfois de conviction dans les changements brutaux de couleurs orchestrales. Mais ne pinaillons pas : applaudissons chacun des musiciens (notamment Roman Spitzer, alto, et Floris Mijnders, violoncelle, pour leurs interventions solistes) qui sont parvenus à se frayer un chemin au travers de cet ouvrage cauchemardesque – ce qui constitue, en soi, une preuve d'excellence.

Du côté des voix, même constat : l'ensemble est d'un professionnalisme étourdissant, les solistes enchaînant les prouesses vocales les unes après les autres, sans autre forme de procès. Si Lise Lindstrom ne convainc pas tout à fait au premier acte (la faute à des aigus un peu aigres), elle est ensuite tout bonnement stupéfiante en Teinturière, alignant avec un calme olympien les sauts d'octaves avec une voix qu'on ne prendra plus en défaut. Dans le rôle voisin de l'Impératrice, Elza van den Heever offre un timbre tout à fait différent, beaucoup plus enflammé, porté par un vibrato intense quoi qu'un peu uniforme. Mais du côté des femmes, c'est Michaela Schuster, Ortrud née et ici terrifiante Nourrice, qui marquera le plus les esprits. Autorité enflammée, timbre hypnotisant et caractère électrique : la chanteuse semble se confondre avec son personnage ensorceleur, ajoutant à une technique vocale implacable une science de l'interprétation qui fait défaut aux autres chanteuses.

Pour ce qui est des personnages masculins, deux chanteurs exceptionnels se taillent la part du lion. D'abord l'inévitable Stephen Gould en Empereur, certainement l'un des seuls chanteurs au monde à posséder les capacités vocales requises par un rôle qui ne fait aucun cadeau. On est pris d'admiration quand le Heldentenor rassemble toutes ses forces pour atteindre un aigu vertigineux sur un « i », la voyelle la plus difficile à chanter. Et son grand « air » du deuxième acte est un moment de pure poésie, faisant oublier la sensation d'écrasement orchestral le temps d'un émouvant monologue intérieur. Le baryton Michael Volle récolte quant à lui avec justice une salve nourrie de bravos pour sa magistrale interprétation de Barak. Il est l'un des seuls à avoir su transcrire vocalement l'évolution psychologique de son personnage, de l'ouvrier un peu rustaud à l'allégorie de l'amour conjugal.

Quel tourbillon de sons, de parfums et de couleurs, quelle orgie sonore, quelle stupéfiante et terrifiante machine musicale que cette Femme sans ombre ! Les musiciens de ce soir ont gravi l'Everest de la production opératique. Au-delà des indéniables prouesses de chacune et chacun des solistes, les souvenirs les plus vivaces viennent de ceux des interprètes qui ont véritablement donné chair à leurs personnages, embrassant leurs doutes, leurs cheminements intérieurs. Bref, ceux qui ont su montrer que cette créature straussienne protéiforme, à défaut d'une ombre, avait du cœur.


[Mise à jour du 24 février : une version précédente de l'article faisait erreur quant au nom du violoncelle solo. Nous adressons toutes nos excuses à nos lecteurs ainsi qu'aux artistes concernés.]

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