Le public parisien, se réveillant à peine d'un intense épisode caniculaire, est venu nombreux pour trouver en la musique de Leoš Janáček l'occasion d'un rafraîchissement certain. En donnant La Petite Renarde rusée, opéra en trois actes du compositeur tchèque, la Philharmonie achève sa saison avec éclat, et convoque pour y parvenir plusieurs phalanges renommées : le London Symphony Orchestra et son chef Sir Simon Rattle, le London Symphony Chorus, la Maîtrise de Radio France... En guise de scène, juste devant l'orchestre, est placé un unique praticable sur lequel se joue une histoire fantastique partagée entre le monde des humains et celui des animaux, incarnée par dix voix solistes exceptionnelles. Ces talents réunis dans un spectacle marqué par la verve créatrice du metteur en scène Peter Sellars ont porté l'œuvre au sommet de son brio.

<i>La Petite Renarde rusée</i> à la Philharmonie de Paris © Claire Gaby / J'adore ce que vous faites
La Petite Renarde rusée à la Philharmonie de Paris
© Claire Gaby / J'adore ce que vous faites

Dès les premières notes du prélude, c'est la finesse qui prime ; un raffinement dont l'éminence revient à l'orchestre, guidé avec souplesse par Simon Rattle. Alors que naît un monde sonore fourmillant, se révèle au public un écran surplombant l'orchestre, sur lequel sont diffusées des images animées représentant cellules, insectes, petits animaux, cours d'eau, ou bien suggérant plus simplement le décor d'une scène que Peter Sellars a voulu la plus dépouillée : sur le praticable vide, tous les personnages sont vêtus d'un noir unique. Tout au plus, une table et deux chaises complètent le décor. L'action se réalise par des évocations imagées qui n'excluent ni le beau geste ni l'humour, respectant une même mesure partagée entre l'écran, l'orchestre et la scène. Ce n'est pas vraiment l'ascétisme qui caractérise les choix de Sellars ; c'est davantage une idée d'unité qui domine pour évoquer la nature fantastique imaginée par Janáček. Les aventures de la Petite Renarde peuvent ainsi recouvrir une plus ample signification, élargie à l'écologie – l'écran y participe avec insistance, mêlant aux décors des images d'abattoir –, sinon à la révolte contre le patriarcat, que la Renarde exprime en des gestes véhéments lorsqu'elle interpelle une assemblée de poules. Il ne semble pas y avoir de sur-interprétation pour autant : le livret, mis en forme par Janáček, dit déjà presque tout, la mise en scène se contente d'y ajouter sa lumière.

On pourrait toutefois regretter que cet écran divertisse plus qu'il n'enrichit l'exécution. On oublierait presque à cet égard les efforts prodigieux du London Symphony Orchestra, œuvrant dans l'ombre, en retrait de la scène. L'infaillible énergie de Simon Rattle s'exprime avec parcimonie et engage les musiciens à respecter avec une précision aiguë le moindre détail de la partition sans en évacuer l'intense contenu poétique. Les interludes laissent éclater des sonorités brillantes, d'une telle homogénéité de couleur qu'il serait malaisé de distinguer un pupitre d'un autre : l'effort est commun. Lorsque l'orchestre accompagne les voix, une incessante rumeur, une organicité chaleureuse émane de l'ensemble. Simon Rattle, imperturbable, dirige à l'occasion son regard sur la scène pour s'assurer de la parfaite cohésion de l'exécution, notamment quand les maîtrisiens-renardeaux rejoignent le praticable. Préparés par Sofi Jeannin, ils ne peuvent que susciter l'admiration par leurs interventions remarquables, d'une qualité égale à celle de leurs aînés.

Sir Simon Rattle, Peter Hoare et Lucy Crowe © Claire Gaby / J'adore ce que vous faites
Sir Simon Rattle, Peter Hoare et Lucy Crowe
© Claire Gaby / J'adore ce que vous faites

Parmi les nombreux personnages qui partagent la scène, l'attention se concentre sur la relation nouée entre la Renarde (Lucy Crowe) et le Forestier (Gerald Finley). Le duo tisse en contrepoint les fils de l'intrigue et s'illustre en des échanges passionnés. Lucy Crowe, toute de légèreté sinon de malice, ne manque pas pour autant de présence : elle mène l'action par sa large palette d'expressions, du lyrisme le plus affecté à l'onomatopée la plus leste. Son timbre aérien se place en regard de celui de Gerald Finley, dont la plénitude embrasse une intime gravité. Autour d'eux, des humains et animaux – certains chanteurs incarnent jusqu'à trois rôles – forment une mosaïque de timbres et d'intentions, organisée en tableaux caractéristiques : l'Instituteur (Peter Hoare) récite avec appui – et dérision – des vers anciens, le Curé (Jan Martiník) le rejoint dans sa solennelle absurdité. À peine le Renard (Sophia Burgos) est-il arrivé, si semblable à sa Renarde tant dans la narration que par ses qualités musicales, qu'il l'épouse ! Hélas, le dénouement, tragique, arrive bientôt. Il ne restera, après l'émotion, que le triomphe d'une production dont la réussite tient à une exceptionnelle réunion de talents.

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